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Décentralisation au Congo: l’échec ?

Par Marie-France Cros(La Libre)

Spécialiste du sujet, le Pr. Jean Omasombo analyse comment fonctionne la décentralisation tant attendue. Entretien exclusif.
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Outre l’insurrection tribale des Enyeles en Equateur, qui ont brièvement pris la ville de Mbandaka le week-end de Pâques, le grand sujet du jour, au Congo, est la volonté des autorités de modifier la Constitution de 2006 sur des points essentiels, tels la décentralisation – un des principaux sujets d’intérêt politique des Congolais depuis l’indépendance. Pour mieux comprendre, nous avons interrogé un spécialiste de la question, le Pr. Jean Omasombo, chercheur à la section Histoire du temps présent/Musée de Tervuren, qui enseigne à l’université de Kinshasa.

Quels sont les enjeux de la décentralisation aujourd’hui ?

En 2006, la décentralisation était vue comme une garantie de la démocratisation : tout le monde, cette fois, participerait à la gestion du pays. Mais elle n’avance pas. Alors que la Constitution – à laquelle Joseph Kabila a donné son accord – prévoit un partage du pouvoir entre exécutif et législatif, le Président récupère petit à petit tout le pouvoir. Le départ de l’ex-président de l’assemblée Vital Kamerhe, en mars 2009, donne l’impression qu’on est entré pratiquement dans un présidentialisme. Le chef de l’Etat s’est choisi des Premiers ministres, Gizenga puis Muzito, qui sont des images (l’ouest du pays, alors que le Président est de l’Est) plutôt que des gestionnaires. Car Joseph Kabila ne semble pas vouloir d’une décentralisation telle que fixée par la Constitution, parce qu’elle limite ses pouvoirs.

Comment fonctionne actuellement la décentralisation ?

Mal. Pas parce qu’il y a aujourd’hui plus de problèmes qu’hier, mais parce qu’elle a été mal engagée. D’abord parce que le camp qui a gagné les élections au niveau national, la majorité présidentielle, est plus un agrégat qu’un groupe cohérent ; ensuite parce que le niveau provincial reproduit le schéma national. Les députés provinciaux sont à 80 % des hommes nouveaux, inexpérimentés en politique ; ce sont donc les dirigeants de Kinshasa qui les orientent, sauf exceptions. Or la vision de Kinshasa ne colle pas toujours à la réalité provinciale. Depuis trois ans, les provinces n’ont jamais fonctionné comme des structures autonomes se gérant à leur propre bénéfice – à part au Katanga où le dynamisme affairiste a permis à la province d’avancer. Ailleurs, on reste dans les discussions sur le partage des salaires, des voitures, etc. Car au Congo, qui dit hommes nouveaux dit hommes pauvres, qui attendent des bénéfices de leur fonction. A chaque fois, Kinshasa s’interpose dans les discussions des provinces pour orienter les décisions avec de l’argent.

Peut-on dire que les Congolais ne sont pas encore sortis du centralisme mobutiste ?

Nombre de Congolais pensent qu’on n’est jamais réellement sorti du mobutisme, que le kabilisme est le mobutisme à un certain stade de son évolution – le charisme en moins. Or, dans le mobutisme, c’est un individu qui organise la scène, Mobutu, avec un charisme qui passait par la parole, que Joseph Kabila possède moins. Ce qui ne l’empêche pas d’être intelligent et de pratiquer, lui aussi, le clientélisme.

Le mécanisme de décentralisation prévu par la Constitution est-il adapté au Congo ?

Je ne voudrais pas dire non mais il est vrai que c’est un mécanisme lourd, qui prévoit jusqu’aux détails de la décentralisation. Pourquoi ? Parce que les Congolais qui ont travaillé à la loi fondamentale savaient bien qu’autrement il n’y aurait jamais eu de décentralisation ; ils voulaient obliger les dirigeants à suivre la volonté collective plutôt que les vues personnelles du vainqueur des élections. Comme Mobutu a cherché à se débarrasser de la Constitution de Luluabourg (1964), Joseph Kabila récuse progressivement celle de 2006 ; ce mouvement s’accélère aujourd’hui parce que cette dernière dit que 36 mois après l’installation de la dernière institution – soit le Sénat, en mai 2007 – les 26 provinces entrent en vigueur à la place des 11 actuelles. C’est-à-dire en mai 2010

Les élections locales, laissées aux mains des Congolais, n’ont jamais été organisées. Pourquoi ? Parce qu’ils ne maîtrisent pas les réalités administratives du terrain – situation de groupements, de villages, de chefferies (NdlR : découpages territoriaux) et surtout les questions des finances et des hommes locaux Il faut savoir que le pays n’a pas été unifié partout de la même manière. Sous la colonie, il était géré “par morceaux”, selon la manière de l’autorité locale, qui avait beaucoup de pouvoir, et les réalités vécues. La chefferie, censée représenter le pouvoir traditionnel, est ainsi très différente d’une région à l’autre ; le “chef” a parfois été désigné par l’autorité coloniale parce qu’il était l’ancien boy d’un administrateur blanc, ailleurs un bon soldat – et c’est devenu “la tradition” ! Des chefferies, il y en a ainsi 133 dans la Province orientale et deux seulement en Equateur – alors que les deux provinces se ressemblent à 90 %. Depuis 1960, on ne maîtrise plus la donne. Mon pays a perdu son âme, sa mémoire ; il est un espace plus qu’autre chose. Et il fonctionne, en gros, selon cet espace délimité par la colonisation.

Peut-on arranger les choses et comment ?

Nous sommes bloqués. Le Congo comme Nation n’a jamais été la première préoccupation de ses élites. On est retourné à la case départ : la confiscation du pouvoir occupe plus nos dirigeants que le développement du pays. A tous les niveaux. Ce que les provinces ont reçu comme cadeaux durant la campagne électorale semble ainsi supérieur à ce qu’elles auraient obtenu d’une gestion provinciale. La mise en place des institutions provinciales a servi à la mise en place – légale – d’un partage de biens matériels pour leurs animateurs.

Car mes critiques ne s’adressent pas seulement au président Kabila mais à toute la société congolaise. Cependant, le Président ne nous a pas aidés à sortir de cette situation ; il ne s’est pas beaucoup distingué de ses prédécesseurs. On pourrait dire que sa responsabilité est de n’avoir pas profité de l’accalmie des trois dernières années pour renforcer les bases de la société. Les événements de Mbandaka montrent la fragilité de cet Etat, le vide de pouvoir, le manque d’armée Aucune structure n’est enracinée : rien n’a été semé.

Marie-France Cros