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RDC: Les étangs de la discorde

Source:Afrique Asie

Un conflit local autour d’eaux poissonneuses a suffi à provoquer une grave crise humanitaire dans la province de l’Equateur, calme depuis six ans.
L es riverains de l’Oubangui viennent de connaître un calvaire sans précédent. Entre la fin octobre et décembre 2009, des affrontements entre les insurgés de l’ethnie enyele et les forces de l’ordre se sont soldés par près de 297 morts, dont 187 villageois, 82 « bandits » et 28 policiers, selon un bilan publié par le ministre de la Communication, Lambert Mendé. Les combats ont abouti à la destruction de 55 localités, provoqué l’exode de 84 000 personnes au Congo-Brazzaville et 15 000 autres en Centrafrique, et le déplacement de 100 000 personnes dans leur propre pays. Au début 2010, après une ultime résistance face aux soldats de l’armée nationale, les Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC), qui encerclaient le village d’Inyele où ils s’étaient retranchés, les rebelles survivants se sont dispersés le long de l’Oubangui. Toute une région a été mise à feu et à sang.

Le feu aux poudres

Comment en est-on arrivé là ? Lors d’un briefing de presse, le 29 décembre à Kinshasa, la capitale de RDC, Lambert Mendé décrit ces insurgés comme appartenant à une organisation « monoclanique » dénommée « Mouvement de libération indépendant des alliés » (sic), dirigée par le féticheur Mabenga Mongbama, alias Ibrahim, et par son fils Ondjani, qui ont même recruté des enfants de moins de 10 ans. But de ce mouvement et de sa branche militaire « Nzobo ya Lombo » « (les bandits du village » en langue lobala) : nettoyer ethniquement une bande de 50 km sur 15 en vue de contrôler des étangs piscicoles, explique le ministre.
En mars et en avril, des jeunes gens armés des clans enyele (ou lobala) et boba (ou monzaya) s’étaient déjà affrontés dans le village de Boyele dans le secteur de Dongo, ville de 15 000 habitants située sur la rivière Oubangui, à 230 km de Gemena dans le district du Sud-Oubangui. La résurgence d’un vieux conflit autour de la propriété de ces étangs qui remonte à 1946, explique Mendé. D’autres affrontements étaient notamment survenus en 1962 et 1964.
Et puis, en octobre, le conflit a repris de plus belle. Les Enyele s’emparent de la ville de Dongo. Outre le contentieux sur les étangs, ils veulent marquer leur désaccord avec l’engagement de responsables non originaires du coin dans l’administration locale. La police est à nouveau envoyée sur place. Bilan : plus de 100 morts, dont 7 policiers. Nombre de victimes ont péri noyées en franchissant l’Oubangui pour trouver asile dans l’autre Congo. Tandis que les policiers doivent battre en retraite, la ville est désertée par ses habitants, dont plusieurs milliers franchissent le fleuve. Des dizaines d’habitations sont incendiées.
Sur Radio Okapi, subventionnée par l’Onu, le gouverneur intérimaire de l’Équateur, Guy Inenge, estime, dès le 31 octobre, que la région se trouve en présence d’une « petite rébellion en gestation qu’il faut vite mater ». Mais, selon des responsables expatriés de la réforme du secteur de la sécurité, Kinshasa ne prend pas la chose suffisamment au sérieux. Les incidents se sont produits dans une zone oubliée de la capitale et du monde depuis des décennies, où l’on ne circule pratiquement qu’en pirogue ou en « baleinière », à 20 km/heure maximum sur l’Oubangui et ses affluents. Le long des rives, la forêt a totalement englouti d’anciennes plantations de palmiers à huile. La dernière culture de rente existante, à des kilomètres de tout poste de police, c’est le cannabis.
Défaillance des services locaux de sécurité, négligence de ce qui reste de l’État dans cette région reculée ? En tout cas, les jeunes insurgés se sont vite équipés d’armes de guerre, fournies par d’anciens combattants du Mouvement de libération du Congo (MLC) de Jean-Pierre Bemba – dont la région était le sanctuaire –, abandonnés sans ressources par leur chef quand il est parti endosser le costume de vice-président de la transition en 2003. Une campagne de désarmement de plusieurs localités de la région de Dongo avait échoué en avril. Depuis, on a laissé les choses suivre leur cours. Finalement, le 13 décembre, avec le soutien logistique de la Mission des Nations unies au Congo (Monuc), l’armée reprend Dongo, devenue ville fantôme. Cases incendiées, marché saccagé, champs dévastés et cadavres gisant sur le sol, constate la Monuc. Selon la police congolaise, les habitants de Dongo ne pourront pas retourner chez eux avant six mois.
Favorisée par l’abandon et la sous administration de la province, le conflit a montré avec quelle facilité une situation maîtrisable peut, sans intervention d’éléments extérieurs, dégénérer en une tragédie de grande ampleur. Même si des pêcheurs en eau trouble ont tenté de récupérer le « mouvement ». Sur Internet, le 27 novembre, un texte signé par Patriotes-résistants de Dongo a revendiqué les tirs contre un hélicoptère de la Monuc et menacé de renverser le « pouvoir fantoche » du président Joseph Kabila. Aussitôt le gouvernement, dans un communiqué daté du 4 décembre, a dénoncé les menées d’une « certaine opposition non républicaine opérant depuis l’extérieur du pays ». Il visait l’Alliance des patriotes pour la refondation du Congo (Apareco) d’Honoré Ngbanda Nzambo, alias « Terminator », ancien conseiller spécial chargé de la sécurité du défunt président Mobutu, dont le quartier général est à Choisy-le-Roi, en France. L’Apareco a diffusé sans relâche les communiqués de victoire fantaisistes des Patriotes résistants signés par un certain Ambroise Lobala Mokobe.

Instrumentalisation ?

Les amis de Terminator tentent d’exploiter le filon de la haine anti-rwandaise. Sans succès, cette fois-ci.
Mais l’affaire de Dongo a eu des conséquences. Elle a contribué à convaincre le Conseil de sécurité de l’Onu, le 23 décembre, de reconduire jusqu’à la fin mai 2010 le mandat de la Monuc. L’insurrection des Enyele a démontré en effet que les FARDC ne pouvaient pas se passer du soutien logistique de la force onusienne, qui a déployé dans la zone 500 Casques bleus égyptiens, tunisiens, ghanéens et guatémaltèques, équipés de blindés, d’hélicoptères de transport et de combat.
L’évolution de la situation dans l’Est ne plaide pas non plus pour un départ précipité des Casques bleus, malgré la faible productivité de leurs performances. Devant le Conseil de sécurité, le patron de la Monuc Alan Doss, a estimé que le problème posé au Kivu par les rebelles hutu des Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR) allait encore durer. Tout en revendiquant le succès de l’opération militaire conjointe « Kimia II », menée par les FARDC avec le soutien logistique de la Monuc – illustré par la reddition de 1 400 rebelles FDLR, trois fois plus qu’en 2008 –, Doss explique que la stratégie choisie ne consistera pas à éradiquer complètement les FDLR en 2010. Il s’agira de défendre le terrain conquis.
La présence de rebelles ougandais de la Lord Resistance Army (LRA), dans le Nord-Est, demeure un défi majeur. Selon l’Onu, l’insécurité qu’elle engendre a déjà fait 1 200 morts, 230 000 déplacés et 1 400 enlèvements entre septembre 2008 et la mi-2009.
La cohabitation entre la Monuc et le gouvernement congolais est de plus en plus difficile. Fin décembre, l’ambassadeur de la RDC à New York, Ileka Atoki, a demandé au Conseil de sécurité de lui communiquer un plan de désengagement de la force onusienne avant le 30 juin 2010. Demande totalement ignorée. Autre grief : Kinshasa considère que la résolution 1906 du 23 décembre 2009 contient à son égard des « procès d’intention », en exigeant du gouvernement congolais qu’il protège les civils, mette en place des institutions viables du secteur de la sécurité et défère devant la justice les auteurs de violations des droits de l’homme. L’insistance pour que soit mise en place une armée pluriethnique est perçue comme une ingérence. Le Conseil a cependant exprimé le besoin de « reconfigurer » le mandat de la Monuc. Comment ? Un rapport à ce sujet doit lui parvenir le 1 er avril prochain.
Par François Misser