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« Tout l’argent du monde » : la tragédie d’une mère selon Ridley Scott

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Le cinéaste accumule les clichés, mais signe un beau portrait de femme.

Par Thomas Sotinel Publié aujourd’hui à 14h00, mis à jour à 14h00

Lecture 6 min.

Canal+, samedi 27 octobre à 21 heures, film

Dix millions de dollars, ce n’est qu’une minuscule fraction de tout l’argent du monde. Et c’est ce qu’a coûté le tour de passe-passe cinématographique exécuté par deux octogénaires, le réalisateur Ridley Scott et l’acteur Christopher Plummer, pour escamoter Kevin Spacey du film Tout l’argent du monde, dans lequel il tenait un rôle central. La manœuvre consistant à rem­pla­cer Spacey par Plummer a, selon le New York Times, porté le budget du film à 50 millions de dollars.

« Tout l’argent du monde » est à l’Italie ce qu’« Une grande année », le pire film de Scott, est à la Proven­ce

Dans cette relation du rapt, en 1973, par une bande mafieuse, de John Paul Getty III, descendant – mais pas héritier – de la plus grande fortune de l’époque, Rid­ley Scott déploie, avec la désinvolture d’un cinéaste qui n’a plus rien à prouver, ses défauts les plus navrants (Tout l’argent du monde est à l’Italie ce qu’Une grande année, le pire film de Scott, est à la Proven­ce). Mais aussi ses qualités les plus éprouvées – manipulation du suspense (Alien) et maîtrise du grand format (American Gangster). Il met en scène ici son plus beau personnage féminin depuis le sergent Ripley d’Alien : Abigail Harris, la mère de l’adolescent enlevé, jouée par Michelle Williams.

Le film commence à San Francisco, où John Paul Getty II (Andrew Buchan), Abigail Harris et leurs enfants vivent chichement, à l’ombre de la tour qui abrite Getty Oil, siège de l’empire que leur père, beau-père et grand-père a édifié. Des flash-back un peu ridicules montreront Christopher Plummer, rajeuni numériquement, négociant, au lendemain de la seconde guerre mondiale, l’achat de champs pétrolifères avec des nobles saoudiens et lançant le premier super-tanker des chantiers navals de Toulon (le bateau fut en fait construit à Dunkerque, mais la précision historique est le cadet des soucis de Ridley Scott et de son scénariste).

Un biopic dynastique

Pendant que se déploient les poncifs de ce biopic dynastique, on voit poindre un autre film, la tragédie d’une femme plongée dans un monde qui ne lui fera jamais de place. Après avoir poussé son mari à se réconcilier avec son père, Abigail Harris fait la connaissance du milliardaire qui, selon la version proposée par Plum­mer et Scott, est un hybride d’Oncle Picsou et du roi Lear, un avare mégalo qui lave ses caleçons à la main tout en faisant reconstruire à Malibu la villa d’Hadrien.

Installés à Rome, les Getty Junior se laissent aller à la dolce vita, grâce aux miettes que l’ancêtre leur jette

Installés à Rome, les Getty Junior se laissent aller à la dolce vita, grâce aux miettes que l’ancêtre leur jette. Papa prend goût à l’héroïne, maman se débrouille comme elle peut avec John Paul Getty III (Charlie Plum­mer), ado difficile. Si difficile qu’en traînant au pied du Colisée il est enlevé par un gang qui réclame 17 millions de dol­lars pour le libérer. Le film trouve alors un curieux équilibre entre le récit de l’enlèvement, traité à gros traits, et l’affrontement entre la mère et le grand-père qui a affirmé dès les premiers jours son refus de débourser 1 cent.

Ridley Scott met en scène l’Italie des années 1970 en collant bout à bout les clichés : carabiniers empotés, presse corrompue, Etat défaillant. Et, cerise sur le gâteau, un mafieux incarné par Romain Duris, qui portait mieux la robe chez Ozon que l’inamovible galure crasseux dont l’a affligé la costumière Janty Yates. Dans ces moments, seul le sens du rythme du cinéaste empêche le film de sombrer dans le ridicule. Tandis que son fils est revendu par les ravisseurs, Abigail refuse de se résigner à l’inaction face à l’impéritie italienne et l’avarice de l’aïeul. Lequel, pour se donner bonne conscience, met sur l’affaire l’un de ses séides, Fletcher Chace (Mark Wahlberg), ex-agent de la CIA, qui passe peu à peu dans le camp de la mère.

Michelle Williams, force vitale

Chace se révèle d’abord incompétent. Lors d’une visite au siège des Brigades rouges (un grand appartement au mur duquel le groupe de Renato Curcio a affiché sa raison sociale), il se laisse convaincre que l’adolescent a mis en scène son enlèvement. C’est l’une des pires séquences du film, mais aussi le ressort qui permet de mettre en mouvement le rapport entre Abigail et l’homme de main.

Mark Wahlberg utilise au mieux sa faculté à incarner les braves types pas très fins

Selon les lois en vigueur jusqu’ici à Hollywood, le mâle alpha devrait accomplir héroïquement la mission confiée par la femme éplorée. C’est à peu près le contraire qui se passe. La bru réprouvée prend l’ascendant sur Chace, reflétant l’écart qui sépare les deux acteurs. Michelle Williams est ici aussi résolue et habile qu’elle était blessée et désemparée dans Manchester by the Sea, alors que Mark Wahlberg utilise au mieux sa faculté à incarner les braves types pas très fins.

Quant à Plummer, il cherche à trouver un peu d’humanité au fond de son personnage. Mission impossible : J. Paul Getty, qui fit installer une cabine téléphonique à pièces dans le hall de son manoir anglais pour que ses invités n’abusent pas de son hospitalité, n’avait (selon le scénario de David Scarpa, tiré d’un livre de John Pearson) d’autre fonction que de propager la corruption. Lors­que l’acteur se résout à se laisser aller à l’ignominie de son milliardaire, face à la force vitale qu’incarne ­Mi­chelle Williams, Tout l’argent du monde touche à la grandeur.

Tout l’argent du monde, de Ridley Scott. Avec Christopher Plummer, Mark Wahlberg, Michelle Williams (135 min).

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