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Une lecture croisée de Colette Braeckman et Vital Kamerhe (suite et fin)

Par JP Mbelu

Nous avons entrepris de relire un article de Colette Braeckman (Kinshasa tire des leçons de la Côte d’Ivoire du 4 janvier 2011) en le rapprochant de la lecture que Vital Kamerhe fait du passé immédiat, du présent  et du proche avenir de notre pays, la RD Congo. Dans la première partie de cet article, nous étions habité par une préoccupation : questionner l’élite politique et intellectuelle africaine et congolaise sur sa capacité de capitaliser les acquis de la lutte géostratégique et géopolitique. Le documentaire intitulé Françafrique, la guerre d’agression livrée contre notre pays depuis 1996 par les puissances occidentales  et leur réseau transnational ainsi que la crise ivoirienne servaient de soubassement à ce questionnement. L’article de Colette Braeckman, malgré certaines de ses hypothèses discutables, venait attirer l’attention de l’élite politique et intellectuelle congolaise et africaine sur  la prédation dont les puissances occidentales se rendent de plus en plus coupables en Afrique. Il le faisait en évoquant le soutien offert aux dictateurs africains (comme Mobutu) par ces puissances, les politiques d’austérité prônées par les IFI et  appliquées dans nos pays par leurs hommes liges tels que Ouattara et Kengo wa Dondo sous les mêmes dictateurs, etc.

Partie prenante de la crise ivoirienne, ces puissances apparaissent aux yeux de Colette Braeckman comme une grande menace pour les pays africains en général et pour le Congo en particulier. Ce pays où elles sont en guerre avec les pays émergents comme la Chine.

Si cette guerre entre « les éléphants » nous a plu être un mythe créé pour berner les africains dont les richesses sont pillées par plusieurs pays occidentaux et la Chine , nous ne comprenions pas qu’un acteur politique comme Vital Kamerhe prônant la social-démocratie puisse soutenir la politique de l’amélioration du climat des affaires et compter sur « la philanthropie » de ces vampires pour le financement des hypothétiques élections de 2011 en RD Congo.

Cette dernière partie de notre article revient sur le rapprochement que Colette Braeckman fait rentre Laurent Gbagbo et Joseph Kabila dans son article cité ci-dessus. Nous relirons (aussi) ce rapprochement à partir du témoignage que Vital Kamerhe donne sur « son ami ».

Dans la gestion de la crise ivoirienne, qu’est-ce qui pourrait rapprocher Laurent Gbagbo de Joseph Kabila ? La haine que leur vouent les puissances occidentales ? Joseph Kabila est-il haï par les puissances occidentales ?

Si les points de vue de certains officiels américains et français donnent à penser à une certaine rupture entre la Côte d’Ivoire de Gbagbo et les USA alliés à la France , quelques bras financiers de la France de Sarkozy opèrent dans ce pays de l’Afrique de l’Ouest en toute quiétude. Le discours officiel pourrait être trompeur. Ou tout simplement un appel à plus d’ouverture aux politiques économiques ultralibérales. L’issue de cette crise nous permettra d’y voir plus clair ; mêmes si la convoitise attisée chez ces puissances par le pétrole du Golfe de Guinée et le cacao ivoirien n’est plus à démontrée. Officiellement, Laurent Gbagbo est mis sous pression et il n’est pas reconnu par les USA et la France comme président de la Côte d’Ivoire. Ces deux pays lui préfèrent leur « ami » Ouattara.

Pourquoi ? D’où vient-il ? Colette Braeckman répond : « Si Ouattara, venu des milieux financiers internationaux et formé aux Etats Unis, avait été chargé de mettre en œuvre des politiques d’austérité impopulaires, c’est aussi parce que beaucoup ne le considéraient pas comme un Ivoirien de souche. »

Cette réponse est un peu étrange ! Si elle indique d’où vient Ouattara, elle  justifie sa « mise en œuvre  des politiques d’austérité impopulaires » en arguant que cela serait (aussi) lié au fait que « beaucoup ne le considéraient pas comme Ivoirien de souche. » Colette Braeckman semble donner une information sur le choix que les milieux financiers opèrent dans les pays du Sud quand ils veulent que leurs « politiques d’austérité impopulaires » soient appliquées. Ils en confient l’exécution aux « nègres à nationalité douteuse » !  Elle semble confirmer cette information quand elle parle du Zaïre de Mobutu. Elle écrit, faisant allusion à Ouattara : « De la même manière que quelques années plus tôt, Kengo wa Dondo, Tutsi d’origine, avait été chargé de remettre de l’ordre dans les finances de Kinshasa. »  Voyons ! Le choix que les milieux financiers dominés par les USA, la France et leurs alliés font de certains acteurs politiques du Sud n’est pas innocent. (Il ne sera jamais innocent.) « Les nègres de service à nationalité douteuse » sont plus disposés à servir les intérêts de leurs maîtres que ceux de « leurs concitoyens par naturalisation et/ou par adoption ». N’est-ce pas contre ce danger que les Congolais(es) voulaient se prémunir en évoquant la question de « la congolité » lors de la mascarade électorale de 2006 ? Ils étaient, eux, avertis !

La suite  leur donnera raison.

Dans son discours sur l’état de la nation en 2010, Joseph Kabila a avoué que cette année avait été une année de grâce. Cela parce que (entre autres) le gouvernement de Kinshasa avait atteint (réellement ou politiquement ?) le point d’achèvement de l’IPPTE au point de voir sa dette odieuse épongée à plus de 70%. Or, si les IFI acceptent d’éponger une dette, ce qu’elles sont sûres que « les politiques d’austérité impopulaires » (la libéralisation, la déréglementation et la privatisation) ont été appliquées. Payer une dette odieuse en appliquant des « politiques d’austérité impopulaires » ne peut qu’avoir des conséquences néfastes pour le respect des droits sociaux, économiques et culturelles en particulier et les autres droits et libertés fondamentales en général. La dérive autoritaire dénoncée par la FIDH en 2009 trouve là son explication. Que l’année 2010 proclamée par le même Joseph Kabila « année du social » n’ait apporté à nos populations aucun changement substantiel en ce qui concerne leur nourriture,  leur santé,  leur logement, leurs salaires et l’éducation de leurs enfants, cela se comprend. Joseph Kabila et son gouvernement ont travaillé beaucoup plus pour les milieux financiers internationaux (et leurs poches) que pour nos populations. Colette Braeckman le dit en des termes plus ou moins voilés quand elle écrit : « « De 2002 jusque 2006, Joseph Kabila rassure les Occidentaux par sa modération ; il fait promulguer un Code Minier extrêmement ouvert aux investissements étrangers, promet de privatiser les entreprises publiques et donne tous les gages que lui demande le CIAT (comité d’accompagnement de la transition, composé d’ambassadeurs étrangers). »

Il va appliquer une politique semblable à celle de Mobutu quand il était l’homme des américains et des français. « Son ami » Kamerhe le dit, sans ambages, dans une interview accordée le 18 décembre 2010 au journal flamand De Morgen. A cette question : « Pendant quelques années vous n’étiez pas uniquement confident du président Kabila, mais aussi son dirigeant de campagne et son collectionneur de fonds.  Pourquoi vous avez rompu avec lui? »

Vital Kamerhe répond. Quand pour les dernières élections nous avons mené campagne ensemble, j’étais convaincu que nous étions d’accord sur notre but ultime: conquérir le pouvoir pour servir le peuple. Mais vite il est devenu clair que Kabila et beaucoup d’autres dirigeants du parti présidentiel utilisaient leur pouvoir d’abord pour s’enrichir eux-mêmes. Ils commençaient à faire la même chose que feu Mobutu. Et peut-être pire. » Pour Kamerhe, « le confident de Joseph Kabila », celui-ci a et son entourage ont fait pire que Mobutu en affaiblissant les contre-pouvoirs, en  impuissantant  la justice et en créant un gouvernement parallèle. (Comment dès lors, aller aux élections avec un groupe d’individus qui a utilisé le pouvoir pour s’enrichir au lieu de le traduire en justice ? En tant qu’ex-président de l’Assemblée nationale, Vital Kamerhe doit avoir des preuves de ce qu’il affirme. Pourquoi ne peut-il pas, lui qui est disposé à mourir pour une cause noble, mettre ces preuves à la disposition de ses « actuels amis de l’opposition » et intenté un procès contre cet enrichissement illicite ? Il y a plusieurs questions que les sorties médiatiques de Vital Kamerhe et cette interview  posent…)

Traitant de la question de succession en Côte d’Ivoire et en RD Congo (ex-Zaïre), Colette Braeckman trouve des similitudes et des dissemblances.

Elle note : « Même si les modalités de la succession furent différentes dans les deux pays, la guerre, elle, allait être au rendez vous. A Kinshasa, alors que la France aurait souhaité associer Kengo wa Dondo à la succession d’un Mobutu déclinant, les Américains s’étaient choisi un autre « homme fort » dans la région, sinon deux : Paul Kagame au Rwanda et au Burundi (sic) Yoweri Museveni. Ces deux « nouveaux leaders » entendaient diriger à distance l’immense Congo sinon le morceler, avec l’assentiment de certains milieux américains. » Ces deux « nouveaux leaders » ont-ils renoncé à leur projet (qui est aussi celui de leurs maîtres) ? Quelle est la nature de leur lien avec Joseph Kabila ?

Dans une interview accordée à Amba Wetshi (congoindependant), Mwenze Nkongolo, l’un des compagnons de Laurent-Désiré Kabila, invité à dire ce qui différencie ce dernier de Joseph Kabila, affirme que celui-ci est proche du Rwanda (contrairement à Mzee qui, à un certain moment, a pris distance.) Dans son dernier livre (Carnages. Les guerres des grandes puissances en Afrique, Paris, Fayard, 2010), Pierre Péan partage avec ses lecteurs une confidence que Denis Sassou Nguesso lui a faite au sujet de Joseph Kabila : « Joseph est un Cheval de Troie. Le jour, il est officiellement contre Kigali, mais la nuit, il marche avec Kagame. Or c’est la nuit qu’en Afrique les choses importantes se passent. » (p. 418)   Quand on sait que le rapprochement officiel du Rwanda et du Congo n’a mis fin ni à la guerre d’agression menée contre notre pays, ni au pillage de nos ressources naturelles par le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi jouissant du soutien des grandes puissances,  les propos de Denis Sassou Nguesso ne peuvent qu’être confirmés.

Eu égard à tout ce qui précède, Joseph Kabila nous paraît beaucoup plus proche de Alassane Ouattara. Il est au service de l’impérialisme intelligent et de l’ultralibéralisme. Son ouverture à la Chine participe de la politique ultralibérale du pillage du Congo au profit de tous les pays prédateurs dont les multinationales ont choisi l’empire du Milieu comme lieu où les bénéfices se font à moindre coût.

Vouloir présenter Joseph Kabila comme un ennemi de « la communauté internationale » devant mobiliser les nationalistes Congolais autour de lui pour un autre Congo participe de la manipulation, de la désinformation et du mensonge médiatiques. Ceux et celles d’entre nous qui croient en ce discours se leurrent : les parrains de Paul Kagame, de Yoweri Museveni et de Joseph Kabila travaillent avec eux, lentement mais sûrement à la balkanisation de notre pays et au vol de ses matières premières stratégiques. (Combien d’années ont-ils mis à mettre l’URSS à genou ? Que nous inspire la division du Soudan en deux parties?)

Quand leurs parrains n’en auront plus besoin, ils en désigneront d’autres (s’ils ne l’ont pas encore fait ?) et les imposeront lors des scrutins biaisés. Cela jusqu’au jour où nous réussirons, tant soit peu, à renverser les rapports de force.

Actuellement, notre dépendance anthropologique vis-à-vis de la communauté dite internationale n’est pas un signe visible  d’un possible renversement de ces rapports aux prochaines hypothétiques élections. Les alliances électoralistes ne semblent pas nous convaincre de la véritable capacité de nos élites politiques à transformer nos masses populaires en masses critiques, de leur rendre le pouvoir, de le populariser  en dépassant son excessive personnalisation. Cela d’autant plus l’ennemi visé par les uns et les autres n’est qu’apparent. Des coalitions travaillant fermement  contre l’ultralibéralisme sont, jusqu’à ce jour, invisibles. Disons qu’à court terme, nous sommes pessimistes. Si ces alliances dépassent le cap des élections et permettent un travaillent en synergie avec les forces vives de la nouvelle société civile, si elles résistent au temps et aux ambitions individualistes, les choses peuvent bouger. A terme. Petit à petit. Avec beaucoup de courage, de persévérance et un certain esprit de renoncement allié à une bonne dose de  culture de résistance contre les forces impérialistes de la mort. Un miracle peut survenir…Il peut être congolais…

J.-P. Mbelu