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L’assassinat de Chebeya pourrait devenir une affaire d’Etat

Par Colette Braeckman

L’assassinat de Floribert Chebeya, président de la Voix des Sans Voix, devient une affaire d’Etat. Les ambassadeurs occidentaux se sont réunis avec les militants des droits de l’homme et, tandis que les Américains ont proposé l’assistance d’un légiste indépendant, la société civile congolaise se propose de retarder le deuil jusqu’au 25 juin, ce qui obscurcira les cérémonies de commémoration de l’indépendance, un rendez vous auquel Kinshasa se prépare depuis des mois.
Mais surtout, ce crime risque d’ébranler les fondements même du régime. En effet, alors que le président Kabila se déclare déterminé à faire toute la lumière, le ministre de l’Intérieur a déclaré que les premiers éléments de l’enquête avaient abouti à l’interpellation et à l’arrestation de certains officiers de la police, tandis que l’inspecteur général de la police, le général John Numbi, était « suspendu à titre conservatoire » afin de permettre à l’enquête de se dérouler « en toute sérénité ». On sait en effet que Floribert Chebeya s’était dirigé vers le bureau de John Numbi, répondant à une convocation, après quoi il aurait disparu, jusqu’à ce que son corps soit retrouvé sans vie. Tout dans cette affaire est étrange : tout d’abord le fait que Chebeya, un militant chevronné, se soit rendu seul à ce rendez vous au lieu d’être accompagné, comme il en avait l’habitude, d’autres membres son organisation. Ensuite, le fait qu’il ait envoyé un SMS à son épouse disant qu’il n’avait pas été reçu et enfin la mise en scène sordide entourant la découverte de son corps…Toutes ces contradictions ont, semble-t-il, poussé aux aveux le colonel Daniel Mukalay, chef des services spéciaux de la police, qui a mis en cause son supérieur direct, le général John Numbi, inspecteur général de la police. Ce dernier a alors été placé en résidence surveillée.
Même si les documents qu’il avait apportés lors de son rendez vous n’ont pas été retrouvés, Floribert Chebeya ne manquait pas de dossiers accablants visant John Numbi : il avait l’intention de déposer plainte et de se constituer partie civile à propos de la répression menée en 2007 par la police nationale, contre le mouvement politico religieux Bundu dia Kongo, qui avait fait des dizaines sinon des centaines de morts. A propos de l’Est du pays, Chebeya avait également critiqué très vivement les opérations militaires menées conjointement avec l’armée rwandaise contre les rebelles hutus, des opérations négociées directement par John Numbi et l’actuel ministre de la Défense rwandais James Kabarebe. Dans son carquois, Chebeya avait d’autres flèches encore : à l’occasion du 30 juin, il s’apprêtait à demander l’amnistie de 51 détenus, condamnés à mort pour avoir été reconnus coupables de l’assassinat de Laurent Désiré Kabila, et d’autres dossiers étaient en préparation…
Quant à John Numbi, il est depuis longtemps dans le collimateur des défenseurs des droits de l’homme : en 1991 déjà, alors qu’il était membre de l’UFERI (Union des fédéralistes et républicains indépendants), il organisa, avec le gouverneur Kyungu, l’épuration ethnique qui força plus de 200.000 Kasaïens à quitter le Katanga. Entre les deux tours des élections présidentielles, c’est lui qui mena les opérations militaires contre la résidence de Jean-Pierre Bemba et c’est lui encore qui, quelques mois plus tard, n’hésita pas à chasser le la capitale les milices de Bemba qui avaient refusé de désarmer, utilisant pour ce faire, en pleine ville, armes lourdes et roquettes. Plus récemment, alors que l’agitation se développait au Katanga, John Numbi avait été soupçonné de vouloir créer, au sein de l’armée, une unité placée sous son propre commandement, forte de 10.000 hommes tandis que de mystérieux troubles au Katanga suscitaient des inquiétudes…
Energique, déterminé, menant à bien sans sourciller des missions délicates ou risquées visant à rétablir non sans mal l’autorité de l’Etat et à consolider le pouvoir, le général Numbi a toujours été considéré comme un proche du chef de l’Etat, membre puissant du « clan des Katangais » et il était très respecté par les Rwandais qui voyaient en lui un « homme parole » et non un beau parleur…
Si la responsabilité de Numbi dans la mort de Chebeya devait se confirmer, le président Kabila réussira-t-il à se démarquer de son encombrant allié, dont il avait essayé, ces derniers temps, de contrebalancer l’influence ? Ce week end, après avoir encouragé les enquêteurs, le chef de l’Etat s’est rendu à Bukavu pour y soutenir la candidature, au poste de gouverneur, de son ancien conseiller politique le très influent Marcellin Cishambo. En principe, cette élection devant se dérouler à l’ Assemblée provinciale où l’AMP est majoritaire, la candidature de Cishambo semble acquise.
Cependant le futur gouverneur et le chef de l’Etat seront rattrapés par le fantôme de Chebeya, originaire lui aussi de Nyangezi au Sud Kivu et à propos duquel les Bashis risquent de demander des comptes…