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RDC “no man land”-Soixante douze heures dans le carré minier de Bisie

Par Primo Pascal Rudahigwa

C’est depuis 2002, en pleine rébellion du RCD (Rassemblement Congolais pour la Démocratie) que le gisement de la cassitérite de Bisie fut découvert par un groupe de chasseurs de Lugu II, dans le groupement de Wassa en Territoire de Walikale au Nord-Kivu. Depuis lors, le carré minier de Bisie a pris progressivement de l’importance sur l’échiquier local, national, régional et international compte tenu de l’importance de la qualité et de la quantité de la cassitérite produite dans ce gisement. 

Déjà en 2006, Bisie produisait en moyenne 30 tonnes de cassitérite brute par jour (cfr. Regards croisés n°19 de Pole Institute). C’est ce qui justifie cette attention particulière et progressive sur Bisie depuis plusieurs années par les journalistes et chercheurs qui viennent de tous les horizons.
Du 16 au 18 janvier 2010, deux reporters français, Christophe Boltanski et Patrick Robert et moi-même Primo Pascal Rudahigwa, journaliste et chercheur à Pole Institute, avons fait une descente sur terrain pour découvrir les réalités du Bisie profond.

De Goma à Bisie via la piste de Kilambo : un voyage incertain

Le Territoire de Walikale étant complètement enclavé, le seul moyen sûr pour y arriver est de voyager à bord des petits porteurs qui font la navette pour transporter la cassitérite. Au départ de Goma, ces petits porteurs transportent du fret contenant des articles divers (pétrole, savons, sels, huile végétale, …) et reviennent avec ± 2 tonnes de cassitérite. Aucun avion n’est disponible pour le transport des passagers.

Pour atteindre la piste de Kilambo, l’on est obligé d’attendre au parking de ces petits porteurs pour attraper le premier vol qui se présente et voyager perché sur des marchandises. Aucun petit porteur ne peut quitter Goma s’il n’y a pas 1 800Kgs de cassitérite à ramener. Vingt-cinq minutes suffisent pour atterrir en pleine forêt équatoriale sur une route macadamisée construite en 1998 par une société chinoise. Aucun système de contrôle ou de communication n’est disponible à Kilambo pour prévenir la météo ou pour orienter le mouvement des avions. Les agents de transport et communication barrent la route sur une distance de 2Km lorsqu’ils aperçoivent un avion dans le ciel. Pour décoller, les avions sont poussés et tournés comme des brouettes pour prendre la position de départ.

De Njingala à Bisie : le calvaire

On peut facilement louer un taxi (moto ou voiture) entre Kilambo et Njingala, sur une distance d’environ 40 Km ; mais les 50Km qui séparent Njingala de Bisie se couvrent à pied, pour la raison toute simple qu’aucune route n’y mène. Pour les gens qui sont habitués à marcher dans la forêt, le parcours est de pratiquement 5 heures. Pour les autres, les non-initiés, c’est un véritable calvaire fait de plusieurs collines à escalader jusqu’au sommet avant de redescendre en traversant cours d’eau et marais à travers la forêt dense. Pour eux, il faut compter entre 8 et 10 heures de marche. Sur le parcours il y a 8 petits villages construits en bâches comme des abris provisoires dont les noms semblent traduire leur propre précarité, il s’agit de Chini Ya Kilima (Au bas de la colline), Makauchu ( Les plastiques), Mafilifili, Kanyama (Le petit morceau de viande), Majiwemajiwe ( La pierraille) , Kwa Pasteur (Chez le Pasteur), Kobe (La tortue) et Biruwe.

Les militaires de la 212ème Brigade commandée par le Colonel Mboneza Yousoufou, un ancien officier du CNDP qui a intégré les FARDC, sont positionnés à Mafilifili, Kanyama et Kobe sont érigées des barrières pour contrôler les voyageurs où ils perçoivent 300 à 500 FC par personne avant toute traversée. Tout le long du parcours, il y a un mouvement intense de va – et – vient des porteurs qui, selon le sens de la marche, transportent des marchandises vers Bisie ou amènent de la cassitérite vers Njingala. Tous passent la nuit en cours de route, rompus de fatigue à cause des fardeaux qu’ils transportent sur la tête. Certains parmi eux, ont déjà totalisé plus de 5 ans dans ce dur métier.
Des petits restaurants où sont servis des plats de riz au sombé (feuilles de manioc) sont éparpillés dans les villages précités ; un plat revient à 1 500FC (environ 1,5$).

Aucune source d’eau propre n’étant aménagée le long du long parcours, l’on se désaltère à l’eau des rivières qui sont opportunément nombreuses dans la forêt. Ceux qui ont des estomacs délicats se munissent d’eau minérale, ce qui constitue un poids de plus pour un si long voyage !

Bisie, un autre monde !

A l’entrée du camp communément appelé ” Ma Rougé “, un bruit aussi intense que diffus, mélange des chahuts des gens et des décibels de la musique déversée par les cinés vidéo et les bistrots, vous envahit littéralement; on dirait un grand marché en plein air, et Bisie est en réalité un immense marché à l’africaine, en plein air. Mais avant de pénétrer dans le camp, on montre patte blanche : une barrière, la dernière, où officient 9 services (armée, police nationale, police des mines, renseignements, immigration, SAESCAM, mines, territoire, ayant droits coutumiers) est dressée à l’entrée. Le temps de se faire enregistrer par les différents services et de payer 2000 FC (près de 2 $) si l’on est négociant ou vendeur de quelque denrée, et l’on entre dans cette immense zone d’ombre qu’est Bisie.

Le camp ressemble à un immense camp de réfugiés comme la région en a connus avec cette débauche d’activité qui caractérisent en général les cités sauvages où la survie se négocie au forceps et individuellement. Trop de monde, beaucoup d’étalages de marchandises, plusieurs restaurants, plusieurs buvettes, des salons de coiffure, des églises surtout celles dites de réveil, 4 hôtels qui sont en réalité des maisons de tolérance : Bisie vit à un rythme proprement infernal. La nuit comme le jour, c’est l’ambiance totale, les gens boivent, dansent, mangent, et font plus encore.

Les femmes libres – ainsi qu’on appelle les prostituées dans la région- circulent dans les ruelles ; des jeunes gens, torses nus, marteaux et burins à la main, marchent d’un pas pressé et vont dans tous les sens ; les policiers et les militaires font partie du décor. Fusil en bandoulière, tenue débraillée et souvent hétéroclite alliant habits civils et militaires, ils font ici la loi.

Forte démographie, pas d’infrastructures : Bisie, cité sauvage

Selon l’Agent Territorial basé à Bisie, Monsieur Sylvain Balengesila Nuru, le camp abrite actuellement environ 13 000 âmes dont 40% sont des Bashi venus du Sud-Kivu, 20% des gens qui parlent lingala venus de Kisangani dans la province Orientale, 10% de swahiliphones venus de Lubutu dans le Maniema et 30% d’autres personnes venues de Kinshasa, Goma et Walikale. Selon la même source, les femmes et les enfants représentent respectivement 30 et 5% de la population.
Curieusement avec une si forte concentration de la population, il n’y a pas d’installation hygiénique, les gens font leurs besoins généralement dans la forêt. Il n’y a pas d’hôpital non plus, 3 dispensaires y sont opérationnels ; en cas de complication, le malade est transféré à dos d’homme jusqu’à Njingala, avant d’être acheminé à l’hôpital de Walikale ou de Lubutu.


Deux chantiers en activité

A Bisie, les creuseurs sont répartis sur deux chantiers ; il s’agit du chantier 15′ et du chantier 45′ . Ce dernier, le plus vaste, compte 7 galeries actives dont chacune peut avoir en moyenne 5 à 6 tours. Au chantier 15′ , 4 galeries sont également en activité et des travaux lourds sont effectués pour en créer d’autres. Selon les informations recueillies auprès des creuseurs, la longueur de chacune de ces galeries varie entre 100 et 600 mètres . Le problème crucial qui se pose c’est l’eau qui inonde dans les puits car ils n’ont pas assez de motopompes pour l’évacuer. Ce problème date de bientôt deux semaines, ce qui a fait chuter la production ont précisé les managers (délégués de négociants qui sont à Njingala). La production journalière est estimée actuellement à 10 tonnes compte tenu de cette difficulté. En conséquence, les creuseurs sont endettés auprès des managers et auprès des fournisseurs en attendant que la situation se décante. Un creuseur trouvé au chantier 45′ nous a ainsi déclaré qu’il a une dette de 2000$ mais il ne craint rien car dès que l’activité s’améliorera, il pourra rembourser cette dette dans les deux semaines. Actuellement, le prix de la cassitérite à BISIE varie entre 3,7$ et 4$ selon la teneur du minerai.

Qui sont les creuseurs artisanaux ?

Selon les responsables des coopératives COMIMPA (Coopérative Minière de Mpama-Bisie) et COCABI (Coopérative des Creuseurs Artisanaux de Bisie), les creuseurs présents à Bisie sont environ 2000 jeunes gens dont l’âge varie entre 19 et 35 ans qui travaillent jour et nuit. Ils prennent des conventions avec les propriétaires des trous (les managers, les militaires et les ayants droits coutumiers) avec qui ils divisent la production en deux.

Mais le sous-lieutenant Mwarabu, rencontré sur les lieux, donne d’eux une image peu flatteuse. D’après cet officier il s’agit de démobilisés, des évadés des prisons, des voleurs à main armée, des délinquants de tous bords, des déserteurs de l’armée et des groupes armés qui n’ont pas peur de pénétrer et de rester plus de 48 heures dans les tunnels. Leur nombre exact est difficile à déterminer car les coopératives qui devaient les encadrer ne sont pas opérationnelles sur terrain. De même les propriétaires terriens utilisent un bon nombre d’entre ces jeunes pour leur propre lucre et le soustraient à toute initiative d’identification.

A l’intérieur des puits, il y a 3 types d’ouvriers :

  • Les hiboux qui sont des spécialistes pour détecter et extraire la cassitérite ;
  • Les pelleteurs qui construisent à l’intérieur du puits pour éviter les éboulements et
  • Les transporteurs qui font le relais entre l’intérieur et l’extérieur.

Un vaillant hibou du chantier 45′ nous a déclaré qu’il peut facilement travailler durant 4 jours sans sortir et peut produire 300Kg de cassitérite par jour. Pour sa rémunération, bénéficie de 50% de la quantité extraite dont il affecte le revenu à la ration alimentaire, à la bière aux femmes. Selon lui, il n’est pas à même d’épargner à cause des dettes. Il est dans le chantier de Bisie depuis 2002.

Une autre catégorie d’ouvriers de grande importance dans le carré minier de Bisie, ce sont les porteurs. Ils transportent les marchandises et tous les autres effets de Njingala à Bisie et au retour ils ramènent la cassitérite. Pour chaque voyage de Bisie à Njingala et retour ils ne perçoivent que 20 $ de rémunération et 3000 FC (± 3 $) pour la ration en cours de route.

Un porteur qui a 5 ans dans le métier nous a dit qu’il gagnait 40 $ par semaine car il a 3 jours de repos, 2 jours de voyage aller et 2 jours de voyage retour ; mais les 40$ ne suffisent pas pour récupérer l’énergie perdue. D’autres porteurs meurent en cours de route par fatigue nous a-t-il précisé. Ils font ce métier parce qu’ils n’ont pas autre chose à faire. Si le colis est ravi en cours de route comme cela arrive parfois le porteur indélicat est sommé par le propriétaire de payer la valeur du contenu perdu. Bisie compterait environ 600 porteurs actifs.

La présence militaire à Bisie

Bisie est sous le contrôle d’un bataillon commandé par le capitaine Serushago, ancien militaire du CNDP déjà intégré dans les FARDC, secondé par le 1er lieutenant Mbua Mapasi de l’ancienne 2ème brigade des FARDC. Mais plusieurs autres militaires en provenance de la 8ème région militaire à Goma font la navette sur Bisie pour se faire de l’argent pour une durée bien déterminée. Certains militaires de la 85ème Brigade du Colonel Samy sont restés à Bisie pour continuer l’exploitation dans les puits de leur chef. Ils sont au nombre de 6 militaires, sous les ordres du lieutenant Héritier ; ils ne dépendent ni du commandant en place ni du commandant de la 212ème brigade. Ce sont des anciens Maï Maï qui continuent à dépendre du colonel Samy pourtant déployé à Kamituga au Sud-Kivu où il commande une brigade intégrée.

Les managers et autres intervenants dans le secteur déplorent l’ingérence des militaires dans l’exploitation et le trafic de la cassitérite. Ces militaires sont déployés sur les deux chantiers : au chantier 15′ c’est le sous-lieutenant Mwarabu qui fait la loi avec ses hommes et au chantier 45′ , les ordres sont donnés par le 1er lieutenant Mbua Mapasi avec un peloton qui l’entoure. 
En plus de leurs propres trous, les militaires sont positionnés à l’entrée de chaque galerie où ils prélèvent 1Kg sur chaque colis de 50Kg. Ce prélèvement est justifié comme ration des militaires.

Les tracasseries entre Bisie et Njingala

Les responsables des coopératives COMIMPA et COCABI déplorent les tracasseries dont les porteurs et les négociants sont victimes entre Bisie et Njingala. Au total 5 barrières sont érigées sur ce chemin pour la perception illégale des taxes et de la ration militaire.

A la sortie du camp de Bisie, il y a un contrôle systématique à la barrière chaque jour à 5 heures du matin et tous les services présents dans le site font l’enregistrement des quantités des minerais qui sortent. Pour chaque colis de 50 Kg , 5 dollars sont perçus par tous les services qui se les partagent. A l’arrivée de ces minerais à Njingala d’autres taxateurs des services implantés à Bisie font le même travail à la dernière barrière qui donne accès au centre. Les coopératives COMIMPA et COCABI déplorent également la complicité de SAESCAM qui, au lieu d’encadrer les creuseurs sur le chantier, favorise plutôt les tracasseries administratives et militaires. 

A qui profitent les minerais de Bisie ?

Les conditions déplorables dans lesquelles vivent les creuseurs, les porteurs et les populations originaires de cette contrée prouvent à suffisance que ces minerais ne profitent pas à ceux-là qui vivent sur ces richesses. Le coût de vie extrêmement élevé dans la carrière (une mesure de farine de manioc y coûte 2 $) ne permet pas à ceux-là qui vivent au quotidien dans la mine de se développer.

Le manque d’encadrement des creuseurs et les conditions de travail dans lesquelles ils évoluent compromettent leur santé car ils sont exposés à des intempéries et à un environnement qui n’est pas digne d’un homme. Les puits eux-mêmes présentent des dangers permanents d’éboulement à cause des eaux qui ne sont pas régulièrement évacuées faute du matériel approprié.

Ceux qui profitent des minerais de Bisie sont ailleurs ; ils ne sont même pas dans le territoire de Walikale parce que lorsqu’on évalue les quantités des tonnes qui sont sorties de Bisie depuis sa découverte jusqu’à ce jour, aucun investissement palpable et durable n’est visible dans la contrée. La preuve en est que les avions qui viennent transporter les minerais continuent à atterrir sur la route, faute d’un aérodrome approprié pour ce genre de trafic. En plus les négociants n’investissent pas dans la contrée et aucune entreprise minière n’organise une activité de développement en faveur des communautés locales.

Les centres de négoce de Njingala et Mubi où transitent toutes ces cargaisons de cassitérites ne reflètent aucune richesse. En effet, la plupart des négociants sont des mandataires des comptoirs d’achat des minerais de Bukavu et de Goma qui n’investissent pas dans le territoire de Walikale. C’est au fait le résultat de la mauvaise gouvernance, le pouvoir ne fait aucun effort afin que les populations qui produisent ces minerais puissent en bénéficier.

Bisie est un Etat dans un Etat ; aucune autorité ni au niveau territorial, ni au niveau provincial encore moins au niveau national ne parvient à maîtriser ce qui se passe dans cette contrée.

Bisie, janvier 2010

Primo Pascal Rudahigwa


Publié par POLE INSTITUTE