Je nâai rien sollicitĂ©, câest venu Ă moi. Je me trouvais par hasard Ă Brazzaville un jour de janvier 2016, lorsque jâai reçu un appel du commissaire Paix et SĂ©curitĂ© de lâUnion africaine, lâAlgĂ©rien SmaĂŻl Chergui. « Mme Dlamini-Zuma souhaite savoir si vous accepteriez une mission de bons offices en RD Congo, me dit-il. Il sâagit de mettre en place un dialogue entre le pouvoir et lâopposition et de dĂ©boucher sur un accord politique en vue de lâĂ©lection prĂ©sidentielle. » Rien de moins ! RĂ©ponse prudente de ma part: « Laissez-moi vingt-quatre heures de rĂ©flexion. » Cela tombe bien, un chef dâĂtat dâexpĂ©rience et qui connaĂźt la RD Congo comme sa poche, le prĂ©sident Sassou Nguesso, loge Ă deux pas.
Il me reçoit, je lui soumets la proposition, et il mâencourage aussitĂŽt Ă dire oui : «Je connais tes convictions panafricaines, je ne vois donc pas comment tu pourrais te dĂ©filer. Je vais tâaider. » Ma dĂ©cision est prise : jâaccepte. Vous ne vous en doutiez pas, mais la deuxiĂšme personne Ă qui jâai parlĂ© de cette mission, câĂ©tait vous-mĂȘme. Je me souviens de votre question: « Edem, quâallez-vous faire dans ce marigot ? » Etde ma rĂ©plique : « Il faut bien que quelquâun se sacrifie. »
Premiers pas encourageants
Muni du mandat de Mme Dlamini-Zuma, qui fait de moi un facilitateur du dialogue, je dĂ©barque Ă Kinshasa, rĂ©solu Ă entrer en contact avec toutes les parties. Paradoxal, au vu de ce qui allait advenir, mais vrai : câest de la part du principal parti de lâopposition, lâUDPS dâĂtienne Tshisekedi, que je reçois le meilleur accueil. Deux dĂ©lĂ©gations viennent me voir pour me fĂ©liciter, se rĂ©jouir du choix dâ« un grand mĂ©diateur africain » (je les cite) et me prier de me rendre au plus vite Ă Bruxelles pour y rencontrer le « lĂder mĂĄximo ».
Ce qui, pour moi, allait de soi. Le 4 fĂ©vrier, jâeffectue mon premier dĂ©placement dans la capitale belge, Ă la rencontre de celui que vous avez surnommĂ©, Ă JA, « Monsieur Non ». Tshisekedi me reçoit, entourĂ© de son fils FĂ©lix, de lâabbĂ© Tshilumba, son directeur de cabinet, et de son insĂ©parable assistant Gilbert Kankonde. Cette fois, il dit oui. Oui au dialogue, sans rĂ©serves apparentes. Bien quâune partie de la mouvance de lâopposition sâobstine Ă me regarder avec suspicion, le fait dâĂȘtre soutenu par lâUDPS mâencourage. DĂ©but mars, je tombe malade et me fais soigner Ă Paris.
Câest lĂ que le directeur de cabinet du prĂ©sident Kabila, NĂ©hĂ©mie Wilondja, vient me rendre visite Ă mon appartement du XVIIe arrondissement pour mâannoncer quâune dĂ©lĂ©gation de la sensibilitĂ© prĂ©sidentielle et une autre de lâUDPS se trouvent dans la capitale française pour y discuter du dialogue. Les deux parties, ajoute-t-il, demandent que je prĂ©side aux pourparlers. Convalescent, mais requinquĂ© par la nouvelle, jâaccepte et choisis le lieu: lâhĂŽtel Raphael. Le 26 mars 2016, veille de PĂąques, on sâinstalle : six cĂŽtĂ© mouvance, six cĂŽtĂ© UDPS, et moi au milieu.
Ce nâest pas la premiĂšre fois que les uns et les autres discutent. Pour le pouvoir, rechercher un accord avec Tshisekedi est une constante, en fonction dâun calcul simple: mouvance prĂ©sidentielle + UDPS = majoritĂ© absolue, plus besoin des autres.
Ils se sont dĂ©jĂ vus Ă Venise, puis Ă Ibiza, sans rĂ©sultats. Y parviendront-ils Ă Paris? La rĂ©union dure deux heures, et je dois dire que nous faisons un excellent travail. Nous rĂ©glons tous les problĂšmes, ou presque, et nous signons un accord portant sur le comitĂ© prĂ©paratoire au dialogue, son rĂšglement, son ordre du jour et surtout sa composition. Trente membres au total : douze pour la partie prĂ©sidentielle, six pour la sociĂ©tĂ© civile et douze pour lâopposition. Certes, lâopposition, ce nâest pas que lâUDPS, mais il est clair que cette derniĂšre entend garder la main.
Munie dâun mandat dĂ»ment signĂ© de Tshisekedi lui-mĂȘme, dont jâai exigĂ© et conservĂ© copie (on nâest jamais trop prudent!), la dĂ©lĂ©gation UDPS au Raphael est conduite par deux de ses proches, Floribert Tendayi et Papis Tshimpangila. Elle comprend aussi lâun des propres fils du Vieux, Christian Tshisekedi, et lâun de ses neveux, Bona Kabongo. Comme rien nâest simple dans cette famille, FĂ©lix Tshisekedi me dira plus tard, sur le ton du reproche, que son frĂšre Christian nây connaĂźt rien en politique puisque câest un homme dâaffaires. Comme si jâavais moi-mĂȘme composĂ© cette dĂ©lĂ©gation ! Toujours est-il quâen ce 26 mars lâUDPS nous annonce quâelle se rĂ©serve le droit de nommer elle-mĂȘme les douze personnalitĂ©s de lâopposition qui participeront au comitĂ© prĂ©paratoire. Explication : « On se connaĂźt entre nous, hors de question de nous laisser infiltrer par de faux-vrais opposants ! » AprĂšs tout, câest son affaire. On se sĂ©pare donc bons amis.
De retour Ă Kinshasa, je reçois le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de lâUDPS, Bruno Mavungu, accompagnĂ© de FĂ©lix Tshisekedi. FĂ©lix joue les durs, et je mâaperçois rapidement quâil a pris lâascendant sur Mavungu, mais il ne remet rien en question. Il ne me reste plus quâĂ recevoir la liste des opposants membres du comitĂ© prĂ©paratoire. On me lâannonce dâune heure Ă lâautre. Je suis confiant, presque euphorique. Ă tort.
Quand Tshisekedi tourne casquette
Jâai en main les listes de la mouvance prĂ©sidentielle et de la sociĂ©tĂ© civile, mais, cĂŽtĂ© UDPS, rien ne vient. Une, deux, trois semaines, rien. Je me rends donc de nouveau Ă Bruxelles pour y rencontrer Ătienne Tshisekedi. Il me reçoit le 5 mai dans un hĂŽtel de la capitale belge, entourĂ©, cette fois encore, de FĂ©lix, de lâabbĂ© Tshilumba et de Gilbert Kankonde. Je les sens un peu crispĂ©s, exigeant notamment ce quâils appellent un renforcement de la facilitation. Mais comme ils ne me montrent aucune hostilitĂ©, je sors de lâentretien rassurĂ©, mĂȘme si je nâai toujours pas obtenu la fameuse liste. Retour Ă Kinshasa.
Au sein de la mouvance prĂ©sidentielle et de lâopposition non UDPS, on sâimpatiente et on me critique. Ă leurs yeux, je favorise lâUDPS, je fais tout pour ressusciter Tshisekedi et le remettre en selle. Câest alors que surgit cette Ă©trange idĂ©e de panel de personnalitĂ©s censĂ©es mâĂ©pauler et mâencadrer, afin de « remettre le dialogue sur les rails ». Puisque le facilitateur piĂ©tine, entend-on dire, aidons-le Ă sâen sortir.
Câest Ă©videmment tout sauf dĂ©sintĂ©ressĂ© car derriĂšre ce schĂ©ma se profile lâombre des AmĂ©ricains, en particulier celle de lâenvoyĂ© spĂ©cial pour les Grands Lacs, Tom Perriello. Via le panel, dont ils seraient membres, les Ătats-Unis, puissance extracontinentale, souhaitent ĂȘtre directement au cĆur du dialogue, ce qui Ă mes yeux nâest pas souhaitable. Jâai rapidement vu la manĆuvre, dâoĂč la contre-idĂ©e, lancĂ©e par moi, dâun groupe de soutien Ă la facilitation, composĂ© de lâUA, de lâONU, de lâUnion europĂ©enne, de lâOIF et des organisations rĂ©gionales africaines. Cris dâorfraie de la part des AmĂ©ricains et des politiciens congolais qui leur sont proches !
DĂ©but juin, je suis Ă nouveau Ă Bruxelles, face Ă Tshisekedi. Je demande un tĂȘte-Ă -tĂȘte. On me le refuse, non sans une certaine indignation : « Le prĂ©sident ne voit jamais personne en tĂȘte Ă tĂȘte! » Va donc pour lâinĂ©vitable duo Tshilumba-Kankonde, tĂ©moins muets de notre Ă©change. « Grand frĂšre, lui dis-je. Jâattends les noms de vos reprĂ©sentants au dialogue depuis deux mois, quand les aurai-je ? » RĂ©ponse : « Petit frĂšre, nous sommes jeudi. Lundi, dans quatre jours, vous les aurez. » Je saurai plus tard que la liste, effectivement, Ă©tait prĂȘte. Elle ne mâa jamais Ă©tĂ© remise.
Qui lâa fait passer Ă la trappe ? MystĂšre. Pendant des jours, jâai cherchĂ© Ă le joindre depuis Kinshasa, en vain. Il a fallu mây rĂ©soudre: Tshisekedi avait tournĂ© casquette. Pourquoi? Je me souviens que, pendant lâentretien, il nâavait cessĂ© de me rĂ©pĂ©ter que jâĂ©tais trop seul et que la formule du panel, qui avait la faveur des AmĂ©ricains, Ă©tait Ă ses yeux la meilleure pour mâentourer. Est-ce lĂ la clĂ© de sa volte-face ? Je lâignore.
Kodjo: « Quand aurai-je les noms des délégués au dialogue? » Tshisekedi: « Lundi, dans quatre jours. »
Six mois, plus tard, jâattends encoreâŠ
Avec Katumbi, un rendez-vous manqué
Heureusement, lâiceberg de lâopposition commence Ă craquer. Le dĂ©putĂ© Samy Badibanga, qui deviendra Premier ministre en novembre, puis dâautres, manifestent avec insistance le souhait de participer au dialogue. Au mĂȘme moment se pose le problĂšme de MoĂŻse Katumbi. Jâavais prĂ©vu de le rencontrer peu aprĂšs mon second sĂ©jour Ă Bruxelles, dĂ©but mai.
Mon projet Ă©tait dâaller le voir chez lui, Ă Lubumbashi, ce qui dâailleurs ne plaisait guĂšre au pouvoir en place Ă Kinshasa, qui estimait que câĂ©tait lĂ une sorte de reconnaissance. La veille du jour fixĂ© pour notre rendez-vous, lâun de ses proches, lâex-prĂ©sident de lâassemblĂ©e provinciale du Haut-Katanga, Gabriel Kyungu, connu pour la brutalitĂ© de son langage, se livre dans les mĂ©dias locaux Ă une violente diatribe contre moi, avant de conclure que je ne serai pas le bienvenu Ă Lubumbashi.
Dans la foulĂ©e, le G7, regroupement dâanciens kabilistes ralliĂ©s Ă Katumbi, publie une dĂ©claration de la mĂȘme eau Ă mon encontre, avant dâen appeler, lui aussi, comme par hasard, Ă la mise en place du fameux panel cher Ă M. Perriello. Jâannule donc mon dĂ©placement et appelle Katumbi pour le lui signifier. LâĂ©change est aigre-doux : « Kinshasa vous a empĂȘchĂ© de venir me voir ! » me dit-il. « Pas du tout, câest votre ami Kyungu et vos alliĂ©s du G7 qui, manifestement, ne le souhaitent pas. Ma sĂ©curitĂ© nâest pas assurĂ©e Ă Lubumbashi, pourquoi viendrais-je ? »
La conversation terminĂ©e, je joins aussitĂŽt Mme Dlamini-Zuma pour lui proposer de faire venir MoĂŻse Katumbi en terrain neutre, Ă Addis-Abeba, afin que nous parlions avec lui. Le principe est rapidement acquis lorsque surviennent lâaffaire dite des mercenaires et lâouverture dâune procĂ©dure Ă lâencontre du candidat.
Depuis lors, je suis intervenu Ă sa demande pour faciliter son dĂ©part Ă lâĂ©tranger, mais nous ne nous sommes toujours pas rencontrĂ©s. Dois-je prĂ©ciser que je nâai aucun problĂšme avec M. Katumbi, qui porte le mĂȘme prĂ©nom que celui de mon pĂšre ? Jâentends souvent dire quâil est « lâhomme des AmĂ©ricains ». Je lâignore, mĂȘme sâil en est notoirement proche. Et dans ce cas, il nâest pas le seul.
Son grand frĂšre, Katebe Katoto, que jâai rencontrĂ© Ă Bruxelles, Ă©tait un ardent dĂ©fenseur de la formule du panel et un critique acerbe de la facilitation que je menais, au point que jâai dĂ» lui dire, les yeux dans les yeux: « Moi, Monsieur, je ne suis pas achetable ! » Au cours de cette mĂȘme rencontre, un membre du G7 sâest levĂ© : « Vous, vous avez un mentor qui sâappelle la France, a-t-il commencĂ©. Eh bien, sachez que la RDC, câest le jardin privĂ© des Ătats-Unis ! » Mon sang nâa fait quâun tour : « Je ne sais pas si vous ĂȘtes conscient de ce que vous venez de dire, ai-je rĂ©torquĂ©. Ă votre place, je ferais tout pour que ça ne sorte pas de cette salle. Sinon lâAfrique entiĂšre va se moquer de vous ! »
Coup de foudre Ă Kinshasa
Nous sommes en juin. LâUA a avalisĂ© mon projet de groupe de soutien Ă la facilitation, et je dĂ©cide dâenvoyer une nouvelle mission auprĂšs de Tshisekedi Ă Bruxelles. Ă Genval, banlieue chic de la capitale belge, lâopposition, UDPS et G7 notamment, vient de lancer le Rassemblement anti-Kabila. Le ton sâest durci, et je crains que ma dĂ©lĂ©gation, composĂ©e des AlgĂ©riens SaĂŻd Djinnit et SmaĂŻl Chergui, ainsi que dâun diplomate belge, ne trouve porte close. Il nâen est rien, et le rapport de quelques lignes que me font ces Ă©missaires est totalement anodin, ce qui mâĂ©tonne un peu.
Ătait-ce pour mâendormir? Le rĂ©veil sera brutal. Le 4 juillet, une rĂ©union du groupe de soutien Ă Addis-Abeba dĂ©bouche sur une demande qui est presque une injonction : le facilitateur est priĂ© de mettre en place le comitĂ© de prĂ©paration au dialogue dâici Ă la fin du mois. Une date est retenue : le samedi 30 juillet. Mais il y a un problĂšme : de retour Ă Kinshasa le 27, Ătienne Tshisekedi a prĂ©vu de tenir un mĂ©gameeting le 31 juillet. LâUDPS hurle au complot : câest du sabotage!
Dâailleurs, me dit-on, vos Ă©missaires Ă Bruxelles se sont entendus avec nous pour que les deux Ă©vĂ©nements ne coĂŻncident pas â si câest exact, cela mâa Ă©tĂ© cachĂ© ; pourquoi ? OĂč Ă©tait mon intĂ©rĂȘt dans cette affaire, alors que je me battais depuis des mois pour inclure Tshisekedi dans le jeu ? A-t-on voulu me piĂ©ger, me discrĂ©diter afin de mettre quelquâun dâautre Ă ma place? Je nâen dirai pas plus, mais Mme Dlamini-Zuma, Ă qui jâai fait, fin octobre, un compte rendu dĂ©taillĂ© de ma mission, connaĂźt les tenants et aboutissants de toute cette histoire.
Lors de son meeting devant des dizaines de milliers de personnes, Ătienne Tshisekedi mâinjurie. Je ne mây attendais absolument pas. Il me traite de « petit kabiliste partial » et ajoute que je suis « un traĂźtre ». Oui, « un traĂźtre » ! PassĂ© lâinstant de sidĂ©ration, je rĂ©flĂ©chis. Si traĂźtre il y a, lâinsulte convient Ă celui qui a signĂ© un accord et ne lâa pas respectĂ©. Or, Tshisekedi a violĂ© lâengagement que ses dĂ©lĂ©guĂ©s, mandatĂ©s par lui, ont conclu Ă Paris en ma prĂ©sence. Donc le traĂźtre, câest Tshisekedi. Partial? Câest risible.
Pendant longtemps, la majoritĂ© prĂ©sidentielle et une partie de lâopposition, dont Vital Kamerhe, le G7 et la Dynamique, mâont accusĂ© de favoriser lâUDPS et son vieux leader! Ce discours mâest tombĂ© dessus comme un coup de foudre. Je ne pardonne pas Ă Tshisekedi de sâĂȘtre montrĂ© aussi injuste Ă mon Ă©gard. Il ne sâen est jamais excusĂ© ni expliquĂ©. Lorsquâun ami commun, Mgr Monsengwo, a voulu que jâaille le voir chez lui, Ă Limete, pour recoller les morceaux, jâai refusĂ©. Peut-ĂȘtre nous reverrons-nous, mais ce ne sera pas Ă son domicile. Tshisekedi ne me connaĂźt pas. Sâil veut la guerre, je vais le dĂ©molir !
LâĂglise catholique : pĂȘchez en paix
Certes, lâĂglise est une institution en RD Congo. Certes, je suis moi-mĂȘme un catholique pratiquant et je me dois de passer le manteau de NoĂ© sur ce que fait ma hiĂ©rarchie et qui ne me plaĂźt pas toujours. Je ne dirai donc rien sur le cardinal Monsengwo, que je connais bien et que je respecte.
Mais tout de mĂȘme. Jâai beaucoup comptĂ© sur la confĂ©rence Ă©piscopale, la Cenco, pour quâelle mâaide dans ma tĂąche de facilitation. Au sein du comitĂ© prĂ©paratoire au dialogue, le reprĂ©sentant de la Cenco, lâabbĂ© Donatien Nshole, avait le beau rĂŽle. Idem lorsque, le 1er septembre, sâest ouvert le dialogue lui-mĂȘme. Surviennent alors les tragiques Ă©meutes des 19 et 20 septembre Ă Kinshasa, lesquelles â il convient de le prĂ©ciser, car jâen ai Ă©tĂ© le tĂ©moin â ont commencĂ© par le saccage des siĂšges des partis membres du dialogue, perpĂ©trĂ© par des militants du Rassemblement de lâopposition radicale. Avant que les jeunes kabilistes aillent Ă leur tour mettre le feu aux locaux de lâUDPS.
Câest alors que les curĂ©s de la Cenco ont changĂ© de ton. AprĂšs avoir exigĂ© une semaine de deuil, ils sont venus poser des prĂ©alables au dialogue qui ne figuraient pas dans nos accords. Jây ai consenti Ă une condition : quâils restent dans la salle. Libre Ă eux, par ailleurs, dâaller Ă la pĂȘche miraculeuse et de ramener dans leurs filets les opposants au dialogue. Ă lâheure oĂč je vous parle, la pĂȘche continue, et je souhaite quâelle soit fructueuse.
Dâautant que Joseph Kabila, vous lâaurez remarquĂ©, joue le jeu et encourage les Ă©vĂȘques. Cela sâest discutĂ© fin octobre Ă Luanda, en marge du sommet des chefs dâĂtat de la rĂ©gion, qui a entĂ©rinĂ© lâaccord politique du 18 octobre. Denis Sassou Nguesso et JosĂ© Eduardo dos Santos ont suggĂ©rĂ© Ă Kabila de tendre la main au Rassemblement de lâopposition, via la Cenco, ce quâil a fait. Je crois que tout le monde est un peu tĂ©tanisĂ© Ă lâidĂ©e quâil se passe quelque chose le 19 dĂ©cembre Ă minuit et que chacun cherche Ă conjurer les risques de dĂ©rapages.
Présidentielle : 2018 ou le chaos
Les AmĂ©ricains, les EuropĂ©ens, la Cenco, le Rassemblement: tous ou presque « exigent » que lâĂ©lection prĂ©sidentielle se tienne en 2017.
Mais câest impossible avant avril 2018 ! Cette Ă©chĂ©ance nâest pas le fruit du hasard : le fichier Ă©lectoral est corrompu, tout le monde lâa dit, sa refonte est indispensable. La RD Congo, câest 2,5 millions de kmÂČ, 136 000 bureaux de vote, 20 000 tonnes de matĂ©riel Ă©lectoral Ă transporter, le plus souvent par voie aĂ©rienne ou fluviale. La commission Ă©lectorale, les experts de lâONU et de lâOIF, le gĂ©nĂ©ral malien Siaka SangarĂ©, que je considĂšre comme le meilleur expert Ă©lectoral dâAfrique francophone et que jâai fait venirâŠ
Tous sont formels : on ne peut pas, en resserrant au maximum les dĂ©lais, aller plus vite. Le fichier Ă©lectoral sera fiable et complet dĂ©but octobre 2017, il faut ensuite six mois pour organiser le scrutin. Ă condition, bien sĂ»r, que son financement â prĂšs de deux milliards de dollars â soit assurĂ©. PrĂ©coniser une prĂ©sidentielle bĂąclĂ©e lâan prochain, câest irresponsable.
Jâai entendu rĂ©cemment Jean-Marc Ayrault, le ministre français des Affaires Ă©trangĂšres, critiquer lâaccord du 18 octobre et remettre 2017 sur le tapis. Cela mâa Ă©tonnĂ© : son ambassadeur Ă Kinshasa ne lui a donc pas fait rapport ? Il parle en mĂ©connaissance de cause.
Autre revendication de lâopposition radicale et de ceux qui la soutiennent : que Kabila dĂ©missionne au soir du 19 dĂ©cembre 2016 et laisse la place Ă une pĂ©riode transitoire spĂ©ciale, avec Ă sa tĂȘte le prĂ©sident du SĂ©nat, LĂ©on Kengo Wa Dondo, qui organisera les Ă©lections. Ce nâest ni constitutionnel â la Cour suprĂȘme a tranchĂ©, et les participants au dialogue en sont convenus â ni rĂ©aliste. Le mandat de Kengo est forclos depuis quatre ans, faute dâĂ©lections provinciales et sĂ©natoriales tenues dans les dĂ©lais. Quelle est sa lĂ©gitimitĂ©? Sur le plan strictement juridique, le fait que Kabila demeure en place jusquâĂ lâĂ©lection de son successeur est objectivement la moins mauvaise des solutions.
Une classe politique brillante, mais toxique
Jâai eu affaire Ă une classe politique Ă la fois brillante, adepte des faux-fuyants, intelligente, toxique⊠Lâargent joue un rĂŽle prĂ©pondĂ©rant: en Afrique de lâOuest, les gens pensent quâils sont riches quand ils ont 100 millions de F CFA.
Ici, ils le sont quand ils ont la mĂȘme somme, mais en dollars. Autre caractĂ©ristique: un sentiment national et identitaire Ă vif. Est-ce un hĂ©ritage du mobutisme triomphant ? Câest possible, mais les Congolais en gĂ©nĂ©ral sont allergiques Ă toute interfĂ©rence, en particulier occidentale â sauf bien entendu quand elle sert leurs intĂ©rĂȘts et quâils peuvent lâinstrumentaliser Ă leur profit.
Aussi les chefs dâĂtat africains, qui connaissent ce sentiment, sont-ils prudents dĂšs quâil sâagit de se mĂȘler des affaires congolaises. Sassou Nguesso joue un rĂŽle positif, Dos Santos aussi, ainsi â et câest moins connu â que Faure GnassingbĂ©. Le prĂ©sident togolais entretient des relations Ă©troites aussi bien avec Kabila quâavec Vital Kamerhe. Si Kamerhe ne nous avait pas rejoints, il nây aurait jamais eu de dialogue, et Faure a Ă©tĂ© dĂ©cisif dans son ralliement, tout comme son « envoyĂ© spĂ©cial », le ministre Gilbert Bawara, trĂšs introduit Ă Kinshasa.
Pourquoi (et comment) jâai mis les pieds dans le « marigot »: suite et fin
Ce nâest pas lâargent qui mâa motivĂ©, et je voudrais ĂȘtre clair, voire trivial Ă cet Ă©gard : Kabila ne mâa pas payĂ©, ce nâest pas lui qui a rĂ©glĂ© mes frais de mission ni mes per diem.
Câest lâUA qui mâa pris en charge, et il ne mâa rien donnĂ©. On a, Ă ce sujet, racontĂ© nâimporte quoi. Je me souviens du jour oĂč je suis allĂ© visiter le fameux barrage dâInga et survoler lâembouchure du fleuve Congo, spectacle dont jâai toujours rĂȘvĂ©. Une compagnie pĂ©troliĂšre avait mis un hĂ©licoptĂšre Ă ma disposition Ă cet effet.
Le lendemain, des journaux ont Ă©crit que, ça y est, Kodjo est dans le pĂ©trole, Kabila lây a mis pour lâacheter ! Par contre oui, mon ego, ma place dans lâHistoire, la volontĂ© de sortir par le haut, de ne pas partir sur un Ă©chec, celle aussi de dĂ©montrer Ă M. Tshisekedi, qui mâa trahi, que je nâĂ©tais pas un nĂšgre de service, tout cela mâa motivĂ© et a forgĂ© ma rĂ©silience.
François Soudan/Jeune Afrique