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RDC:De la politique infantilisante à la maturité citoyenne. Retour sur un certain discours politicien congolais

Par J.P Mbelu

Depuis que Joseph Kabila a entrepris son périple à travers certaines provinces de notre pays, les articles de certains journaux kinois ne cessent de revenir sur le bain des foules qui lui est réservé. Celui-ci témoignerait de sa popularité auprès de toutes les populations des provinces visitées. Soit ! Mais sur quoi pourrait être fondée cette popularité ? N’est-ce pas sur une conception « affective » de la citoyenneté ? N’y a-t-il pas une certaine popularité infantilisante ?

A Mbuji-Mayi, le gouverneur de province, Alphonse Ngoyi Kasanji a cru lire dans l’accueil chaleureux réservé au « raïs » un signe de « la complicité scellée entre le chef de l’Etat et le Kasaï Oriental ». S’adressant à Joseph Kabila, Alphonse dit ceci : « La joie sincère et spontanée que vous ont exprimée vos enfants en détresse, expression de communion, d’affection et d’amende honorable, est révélatrice de la complicité scellée entre le chef de l’Etat et le Kasaï Oriental. » Ce texte est un extrait d’un article du journal Le Potentiel du lundi 30 novembre intitulé « En fin de séjour samedi à Mbuji-Mayi J.Kabila annonce un véritable Plan Marshall pour le Kasaï Oriental » et qui commence par cette phrase : « En « visite de consolation » aux filles et fils de Mbuji-Mayi et de Mwene-Ditu du mardi 24 au dimanche 29 novembre 2009 à la suite des calamités qui les ont frappés, le président Joseph promet de « revenir au mois de février prochain ». »

Minorité et défense des DESC

Les textes suscités suscitent un certain malaise. Si les mots « enfants » et « père » peuvent être utilisés symboliquement en politique, ils nous semblent beaucoup plus relever du domaine affectif que du domaine public de débat citoyen. Ici, les relations entre la représentation et les citoyens sont fondées sur les droits et les devoirs, les libertés civiles et politiques, les droits économiques, sociaux et culturels reconnus et protégés par la Constitution. Dans cet ordre d’idées, l’expression « visite de travail » irait mieux à la place de « visite de consolation ».

Il y a, à travers les textes cités, un certain discours politicien, commun à toute une classe politique congolaise, soucieuse de maintenir nos populations dans la situation de minorité. Qu’est-ce qu’est la minorité ? La définition qu’en donne Kant inspire notre étude.

Dans l’un des textes ayant inspiré la philosophie politique occidentale moderne, Réponse à la question : qu’est-ce que « Les Lumières » ?, Kant note ceci : (Les Lumières » sont) la sortie de l’homme de sa Minorité, dont lui-même est responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement (de penser par soi-même) sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable, puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement, mais dans le manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. » (KANT, La philosophie de l’histoire, Paris Gonthier, 1947, p.46. L’auteur souligne) Kant mentionne la paresse et la lâcheté parmi les causes de la préférence de la minorité et de la soumission au tuteur. Il ajoute : « Institutions et formules, ces instruments mécaniques d’un usage de la raison, ou plutôt d’un mauvais usage des dons naturels, voilà les grelots que l’on a attachés aux pieds d’une minorité qui persiste. » (Ibidem, p.47) Donc, si l’homme peut être responsable de son refus de sortir de sa minorité par lâcheté, par paresse, par manque de décision et de courage, il peut aussi être incapacité par les institutions et les formules (du langage), ennemies de la liberté.

Quand nos populations sont maintenues dans la minorité par leur faute et/ou par manque d’un leadership collectif éclairé, ils reconvertissent leurs droits en cadeaux dispensés par une multitude de gouvernants et de leurs clients.

Le droit à une alimentation saine, à un habitat digne dans un environnement sain, à des soins de santés protégés socialement, à une éducation gratuite garantie, à un emploi dignement rémunéré, tous ces droits économiques, sociaux et culturels reconnus par plusieurs textes de droit national et international signés ou ratifiés par les gouvernants sont évoqués dans le cadre de la réalisation des promesses électoralistes. Ils font des exigences de leurs devoirs de gouvernants l’expression de leur bonté et de leur magnanimité à l’endroit de « leurs enfants en détresse ». Et les défenseurs des droits de l’homme et les citoyens ordinaires qui vont au-delà des libertés civiles et politiques pour aborder des questions liées à ces DESC (droits économiques, sociales et culturels) violés sont combattus et/ou criminalisés. Le cas de Golden Misabiko est l’un des plus récents chez nous.

Il y a dans cette approche affective de la politique une négation de l’importance des luttes citoyennes pouvant présider à la conquête et/ou à la reconquête de leurs droits au profit des récompenses que « les bons pères » accorderaient aux « enfants sages et dociles ». Il y a là une conception paternaliste de l’Etat faisant de ses biens ceux de « papa président » ou de « la maman présidente ». Et quand affamés, « les enfants » voient arriver « leurs papas-gouvernants », ils peuvent chanter : « Papa aye, nzala esili » ! Bêtise !

Rupture et refondation

Rompre avec cette politique infantilisante de nos masses populaires pour une citoyenneté responsable et engagée devrait renter dans les programmes des luttes de tous les Mouvements Citoyens. Pour cause. Les droits et libertés fondamentales n’ont jamais été, tout au long de l’histoire politique des peuples, les dons généreux « des papas-gouvernants ». Les droits et libertés fondamentales s’arrachent. Souvent après des luttes citoyennes très âpres. Quand ils sont acquis, ils ne le sont jamais une fois pour toutes. Les vampires rodent tout autour pour les tailler en pièce. Refonder la lutte pour les DESC sur des textes juridiques nationaux et internationaux et faire de l’éducation civique un lieu d’apprentissage de ces DESC devraient davantage mobiliser les Mouvements Citoyens qui existent déjà et ceux qui sont en train d’être créés. C’est à ce prix-là que nous pourrons passer, petit à petit, « des enfants du raïs en détresse » aux citoyens assumant, en conscience et par la pensée, la lutte pour leur émancipation de toute forme de tutorat.

Non. Un citoyen, fût-il en détresse, n’est pas un enfant. Nous y reviendrons.

J.-P. M