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Chebeya: retour sur un mort de trop/Colette BRAECKMAN


Par Colette Braeckman

«Un cinquantenaire de sang…Floribert et Fidèle, assassinés pour avoir défendu les droits humains »…
Les membres et militants de la Voix des Sans Voix, qui se préparent à un week end de deuil, à l’occasion des funérailles de leur président assassiné, errent dans des bâtiments qui, soudain, semblent trop grands pour eux. Le bureau de Floribert Chebeya est resté fermé, comme il l’avait laissé en cet après midi fatidique du 1er juin où, confiant, il se dirigea vers le quartier général de la police. Justin et Timothée, deux de ses plus proches collègues, rappellent qu’il n’avait aucune raison de se méfier :

« lorsque John Numbi, alors président de la Juferi, un mouvement autonomiste katangais, avait eu des problèmes avec Mobutu, Floribert l’avait défendu et il pensait que sa convocation était consécutive à un échange de messages ».

Le 18 février en effet, la Voix des Sans voix avait adressé un mémo à l’inspecteur général de la police, demandant une amélioration des conditions de détention, particulièrement abominables en RDC. Selon d’autres sources, Chebeya s’attendait à être un jour reçu par le chef de l’Etat et à pouvoir lui expliquer ses doléances et il était persuadé que Numbi, qui le connaissait, avait joué les intermédiaires.

C’est pourquoi il ne se méfia pas lorsque le 28 mai un militaire en civil se présenta à la VSV et demanda à pouvoir remettre à Chebeya, en mains propres, une missive de John Numbi. Chebeya interrompit une réunion pour recevoir l’émissaire, mais la missive n’était qu’un simple accusé de réception.
Par la suite, assurent les collaborateurs de Chebeya, un policier du nom de « Michel » appela pour vérifier si le président de la VSV était bien à Kinshasa, et un rendez vous fut ensuite fixé au premier juin, à 17 heures 30.
Très prudent d’ordinaire, Chebeya cette fois se contenta d’être accompagné de son chauffeur, et non d’autres membres de l’organisation. Alors qu’il attendait d’être reçu, il envoya un premier SMS, sous une forme habituelle. Mais quelques heures plus tard, son épouse s’étonna de recevoir un message qui assurait que John Numbi n’était pas à son bureau, que le contact n’avait pas eu lieu et que Chebeya faisait un crochet par l’IPN, une direction qu’il n’avait aucune raison de prendre… De source policière, il apparaît que Chebeya fut effectivement reçu dans les locaux de la police, où il se trouva en face de Daniel Mukalayi, chef des services de sécurité, accompagné d’un certain Christian, ancien membre du RCD Goma, auquel nos interlocuteurs prêtent une origine rwandaise en précisant « ces gens là tuent facilement ». Depuis lors, le dénommé Christian serait en fuite. D’aucuns assurent que le corps qui fut ensuite traîné à l’extérieur était menotté…
Pendant ce temps, le chauffeur de la VSV, Fidèle Bahala, attendait à l’ extérieur du siège de la police. « Costaud, énergique, il n’était pas homme à se laisser déposséder de son véhicule » assurent ses collègues. Il fut probablement éjecté de force et depuis lors, s’il fut vraisemblablement tué, son corps n’a pas été retrouvé.Il n’est pas sûr que Numbi ait été présent et le général avancera plus tard l’alibi d’une réunion de sécurité qui le retint hors de la ville. D’après les membres de la VSV qui purent voir le visage de Chebeya à la morgue, (son corps demeura recouvert d’un drap), du sang lui sortait des narines et des oreilles, il portait une blessure au front. Pour eux, « tout indique qu’il est mort sous la torture… »
Encombrés par le cadavre de Chebeya, les policiers imaginèrent alors une sordide mise en scène : ils menèrent la voiture sur la route du Bas Congo, et laissèrent leur victime sur la banquette arrière, le pantalon défait, avec autour de lui des ongles de femme et des préservatifs…Une mise en scène d’autant plus ignoble que Chebeya était réputé pour son austérité et que le chauffeur qui aurait pu assister à ses ébats était
son beau frère ! Pourquoi une telle comédie ? Une source policière avance une explication : « Numbi avait donné 5000 dollars à Mukalayi pour qu’il fasse disparaître le corps sans laisser de traces et le colonel aurait du partager cette somme avec son équipe. Mais comme il garda l’argent pour lui, ses subalternes décidèrent de se livrer à une mise en scène qui allait automatiquement éclabousser leurs supérieurs… »
Par la suite, lorsque la police appelée par des habitants qui avaient découvert le corps, arriva sur les lieux, Mukalayi interdit de faire le constat et le cadavre fut immédiatement emmené à la morgue, sans que la famille ou les membres de la VSV aient été prévenus.
Ce n’est que le lendemain après midi, alors que les messages de la VSV avaient alerté le monde, que la police reconnut qu’elle avait découvert le corps, assurant, contre toute évidence, qu’il ne portait pas trace de violences.
La suite est connue : sitôt qu’il apprit la nouvelle, le président Kabila entra en fureur, convoqua une réunion des services de sécurité, suspendit le général Numbi, et chargea le procureur général de la république de mener l’enquête, tandis que Mukalayi, arrêté, incriminait son supérieur hiérarchique. Depuis lors, des experts hollandais ont pratiqué une autopsie et leurs conclusions confirmeront ce que tout le monde sait déjà, qu’il s’agît bel et bien d’un meurtre avec torture. A Kinshasa, tous les observateurs le reconnaissent : l’assassinat de Chebeya, c’est un mort de trop, qui survient au plus mauvais moment pour le régime. Et le chef de l’Etat, à la veille de la célébration du cinquantenaire, pour laquelle il consentit tant d’efforts, se retrouve face à un choix cornélien : si, refusant de céder à la pression, nationale et internationale, il se contente d’écarter John Numbi dont la responsabilité est toutes manières engagée, ne serait ce que sur le plan hiérarchique, il se retrouvera dans un scénario déjà éprouvé, celui du massacre de Lubumbashi qui marqua le début du déclin de Mobutu, ou celui de la disparition des 200.000 réfugiés hutus où son père Laurent Désiré Kabila, refusant une enquête, accéléra sa propre fin. Si par contre, ainsi que beaucoup de souhaitent, le président Kabila « nettoie sa cour », purge les services de sécurité et se débarrasse des membres de son entourage qui se croient tout permis, il s’expose aux représailles d’un clan puissant. Mais une décision énergique aurait aussi le mérite d’asseoir sa dimension d’homme d’Etat et de conforter sa popularité auprès des Congolais, qui apprécient les chantiers de la reconstruction autant qu’ils abhorrent les crimes de sang et l’impunité. COLETTE  BRAECKMAN 24/06/2010