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Débattons-Convaincons-mais ne Méprisons pas…

Par Jean-Marie Dikebelayi, Pays-Bas   

-C’est une déclaration de monsieur Didier Reynders, Ministre belge des Affaires Etrangères devant la Commission des Relations Extérieures de la Chambre, qui m’a inspiré le titre et le contenu de cet article.

Cette longue déclaration devant les Députés fédéraux de différents partis, la voici:”En ce qui concerne les élections présidentielles (au Congo), tout le monde l’a constaté et différents groupes au sein de cette Assemblee également…, Je ne vais pas rappeler toutes les irrégularités. C’est tellement vrai que malgré toute une série de demandes et d’hésitations…j’ai pris la décision de ne pas me rendre à l’installation et à la prestation de serment du président. Cela étant, on peut toujours retourner les situations. J’ai lu dans les conclusions du Centre Carter la mention du fait que, jusqu’au moment où le Centre a travaillé, il n’y avait pas d’indications d’inversion de l’ordre des candidats. Vous pourrez me dire que personne ne s’est prononcé à ce sujet, mais je n’ai lu aucune phrase en sens inverse dans aucun rapport officiel d’observateurs se trouvant sur le terrain. Je voudrais simplement vous dire que cette analyse a été confirmée en cabinet restreint, en présence du Premier Ministre et de l’ensemble des Vice Premiers Ministres et cela a conduit d’ailleurs à un échange de correspondance entre le Premier ministre et le Président Kabila. Sur ce volet-là, en ce qui me concerne et et en ce qui concerne le gouvernement et je l’espère la Majorité le dossier est clos…Pour ce qui concerne la procédure en matière de dépouillement et surtout de compilation des résultats des élections législatives qui ont eu lieu aussi le 28 novembre, la Belgique a effectivement envisagé de fournir une aide supplémentaire à la CENI pour la compilation des résultats des élections législatives….Nous comprenons les craintes de la CENCO, nous ne pouvons encore, à l’heure actuelle, prendre une position définitive sur la qualité et la validité de ce processus de dépouillement. Ma visite au Congo ne pourra, je le répète encore une fois avoir lieu qu’après la publication des résultats définitifs des élections législatives et normalement l’installation d’une nouvelle Assemblee…”

Perçus comme quelque chose qui venait doper un candidat en grandes difficultés, toutes les personnes raisonnables et honnêtes, à l’intérieur et à l’exterieur du Congo qui les ont lus ou écoutés ont ressenti ces propos comme provocateurs et considèrent leur auteur et ceux qui les soutiennent comme des personnes qui dénigrent les congolais! Car, la déclaration de monsieur Reynders heurte les principes de base d’une démocratie moderne qui font l’objet d’un consensus universel, lesquels reposent sur trois éléments simples: le pouvoir émane du libre et véritable choix de l’ensemble des citoyens consultés individuellement, la garantie des droits personnels et la justice.

Quant à moi, je respecte Reynders l’universitaire, et observe que personne ne conteste son éloquence, ni sa maîtrise des finances publiques auxquelles il a consacré une bonne partie de sa carrière et de sa vie.

Le moment me semble, cependant, propice de chercher des réponses aux questions qui nous intéressent tous et que tout le monde se pose:

1. Que dit cette doctrine de la diplomatie belge que la déclaration du Ministre a du mal à cacher?
2. S’agit-il d’une tactique ou du résultat d’une analyse?
3. Cette poximité avec le pouvoir que les congolais dans leur majorité rejettent, est-elle un marché des dupes ou une avancée historique?
4. Qu’est-ce qu’il faut corriger?
5. Comment aider la Belgique à nous aider?

Nouvelle doctrine de la diplomatie belge?

Nous sommes nombreux à  nous intérroger sur la doctrine aux mammelles desquelles la diplomatie belge se nourrit: Prendre une position précise sur les irrégularités et fraudes qui ont caractérisé des élections, mais rester flou et vague sur le reste et particulièrement sur les conséquences à en tirer; reconnaître et féliciter celui qui a été proclamé élu à l’issue d’un scrutin jugé par tout le monde de non crédible, c’est-à-dire celui que le peuple n’a pas véritablement élu; traiter différement deux élections qui ont eu lieu le même jour dans les mêmes bureaux avec les mêmes électeurs; la vie des congolais en détresse importe moins que toute autre considération.

Dès lors que les irrégularités et fraudes étaient avérées, la condamnation solennelle était une bonne attitude. Et nous ne pouvons que saluer le courage de la diplomatie belge sur ce point. Mais, condamner les irrégulaités et fraudes d’un côté et reconnaître et féliciter le fraudeur de l’autre, c’est là où beaucoup d’analystes perdent leur latin! Qu’est-ce qui lie deux? Si la Belgique lutte contre les anti-valeurs chez elle, pourquoi doit-elle les tolérer au Congo? La vérité et la Justice, n’est-ce pas le minimum en démocratie? La décision de clore le dossier en reconnaissant celui qui a été proclamé élu à la suite d’un scrutin qui ne s’est pas déroulé de manière régulière et qui, partant, a été qualifié de non-crédible est un mauvais signal. Dans tous les cas de figure, donner une prime à un tricheur, cela ne peut que contribuer à décrédibiliser la politique et ceux qui en font leur métier. Car, Il est aussi malsain de tremper dans une tricherie que de s’y trouver complice!

Calcul intéressé ou résultat d’une analyse? Conviction ou opportunisme diplomatique?

La situation qui prévaut au Congo depuis les élections du 28 novembre 2011 pose le problème de légitimité mal résolue. Cette légitimité, il fallait l’obtenir à l’issue d’un scrutin régulier et crédible et la renforcer par le comportement général et la manière d’exercer le pouvoir.

La facilité et la cruauté avec lesquelles le pouvoir de Kinshasa tue, mutile, massacre, viole  et réprime devaient interpeller la Belgique et toutes les personnes éprises de paix et de justice. Le président sortant prouve chaque jour au monde entier que son appétit pour le pouvoir l’empêche de voir les intérêts des congolais. En effet, c’est depuis 2001 qu’il ose tout et tout lui réussit! Pourtant, le spectacle que donne le Congo maintenant est désolant et fait apparaître clairement que le Rais a une grande faiblesse: l’irréalisme politique.

Ce qui se passe sur le terrain aujourd’hui montre que le bon manipulateur s’était trompé. Il croyait avoir trouvé une formule magique, alors qu’en réalité il se mettait dans une nasse dont il n’allait pas s’extirper. Avec les hommes dont il s’est entouré, il a fait montre d’un étonnant manque de lucidité: tripatouillages, fraudes massives et ridicules, conduisant à une impasse, sans aucun souci des conséquences ni aucune intention de corriger les erreurs. Devant l’ampleur de la sottise, beaucoup de congologues considèrent que soit le président sortant prend les congolais dans leur ensemble pour des bêtes, soit la communauté internationale et la Belgique qui a fait du Congo sa chasse gardée sont complices, soit les deux, et c’était déjà mal parti!

Au moment où d’autres pays africains font un effort pour se débarrasser des dirigeants nuisibles et jeter les bases sur lesquelles ils vont bâtir un développement durable, voilà que, chaque jour qui passe, le Congo, notre pays, lui, descend une marche en plus. Sous le pouvoir actuel, la santé,l’éducation se sont beaucoup détériorées, les conditions de vie se sont lamentablement dégradées, l’espérance de vie a sensiblement diminué; nous nous tourmentons de voir que notre peuple ne se sent ni concerné ni défendu par ce pouvoir; nous nous inquiétons que l’insécurité ait accru, et avec elle, le crime, la corruption; nous voyons des fonds indispensables au développement de notre pays affluer en masse sur des comptes secrets; nous nous préoccupons pour l’avenir de nos enfants et petits enfants, l’éducation et l’instruction qu’ils vont recevoir, nous nous soucions de ce pouvoir avec lequel on ne peut ni espérer une paix durable, ni nous rapproprier notre souveraineté, ni la diversité d’opinions; nous connaissons suffisamment l’histoire de notre pays en tant qu’acteurs et témoins pour constater que dans tous les domaines, tous les acquis sont totalement mis en cause, bref, un échec collectif alors que nous sommes un peuple solide, entreprenant et courageux qui a versé beaucoup de sang pour la liberté et la dignité. Avec de telles plaies pouvons-nous dire que notre pays se redresse?

Le désamour du peuple congolais avec le pouvoir en place et le désir de passer à autre chose ne sont démentis par aucun indicateur, et il serait hasardeux de les réduire à un simple mouvement d’humeur. Le peuple congolais à l’intérieur et à l’extérieur du pays n’exprime pas seulement un coup de gueule passager, ce mouvement tient, au contraire, compte de la logique des ruptures que connaît chaque peuple au cours de son histoire et il faudrait que la Communauté internationale et la Belgique en tiennent compte et infléchissent leur politique extérieure pour aller dans le sens souhaité par les congolais.

Il est probable que pour la Belgique, le Congo sous le leadership d’un bon “idiot-oppresseur” c’est ce qu’il y a de mieux. Pour nous les congolais,la conjonction des facteurs défavorables ci-dessus et lassitudes ne sont pas de nature à permettre au président sortant de diriger le pays vers le progrès. Ne pas le reconnître, c’est nier le froid en plein hiver!

La Belgique ne doit pas oublier que les congolais d’aujourd’hui ont des choses graves à lui reprocher. Pour les congolais de ma génération qui ont bien appris l’histoire de notre pays, force est de constater que la Belgique a du mal à quitter le siècle précédent. Ses objectifs au Congo sont restés les mêmes: bloquer toute évolution vers la véritable souveraineté du Congo et le voir toujours être dirigé par un pouvoir fantôche pour prolonger la colonisation. Nous n’approuvons ni les méthodes ni les buts du Gouvernement belge quand elle intervient dans nos affaires. L’idéologie dont ils se nourrissent heurte nos aspirations légitimes.

Plus simplement dit, cet opportunisme diplomatique contredit et n’est pas à la hauteur des annonces multiples maintes fois proclamées par le gouvernement belge pour faire croire au peuple congolais qu’il est concerné et défendu. Les congolais d’aujourd’hui ne veulent plus qu’on leur tapote les joues comme on le fait avec les enfants pour les encourager à continuer à bien se comporter ou qu’on leur prodigue en public des amabilités alors que les décisions majeures les concernant se prenent sans eux et en dehors d’eux.

Poximité Régime-Kabila et Gougernement belge: marché des dupes ou avancée historique?

Tout scénario cogité qui serait le résultat d’un compromis entre ambitions personnelles des uns et exigeances des autres a peu de chance d’aboutir, car la détermination du peuple congolais de faire échec à un tel plan est forte, mais aussi parceque si, sous la pression des évènements l’une ou l’autre partie revient sur les concessions faites, tout l’édifice s’écroulera. En allant voter massivement, les congolais ont voulu montrer combien ils aspiraient à la démocratie; ils étaient contents d’aller voter pour le changement, mais ils se voient bloqués sur la route qui y mène. Pas étonnant qu’ils soient tentés de douter que les élections soient un moyen sûr pour installer un pouvoir légitime au Congo. Car,toute autre solution, que ce soit la continuité ou “la troisième voie” ne correspond pas à la situation. Il y a des gens, nous y compris, qui essayent en vain de faire entendre raison et d’expliquer que l’amour du Congo et l’amour des congolais ne sont pas deux choses à confondre et qu’il convient de se positionner clairement par rapport au peuple congolais si on l’aime vraiment et non par rapport au pouvoir congolais qui en est une caricature. De même qu’on ne peut pas occuper durablement un pays qui ne le veut pas, aucun pouvoir ne peut gouverner durablement une population qui s’y oppose. Car, la volonté du peuple compte davantage que la puissance militaire, elle balaye tout sur son passage!

Qu’est-ce qu’il faut corriger?

Nous voyons notre pays se fissurer. Ce qu’il faut corriger c’est la cause, c’est-à-dire, ce qui nous a amenés à cette situation. Pour bien ruiner le COngo, il n’y a pas mieux que soutenir un tel régime. On ne résoud pas des questions de légitimité par un pouvoir militaire ou par des “deals”. Sans justifier les putshs, je dois dire que les putshs frappent le plus souvent un pouvoir malade, sourd et aveugle ou mal constitué et qui d’une manière ou d’une autre appelle un putsh. Des prises de pouvoir sans contrôle du peuple, les congolais en ont connu et savent où elles les ont menés. Contrairement à ce que le Gouvernement belge essaie de faire passer comme message, les congolais ont constaté dans le processus électoral qui s’est déroulé  dernièrement au Congo plus la volonté de tricher que des ratés. Il faut se résoudre à l’annuler. Point n’est besoin d’aller plus loin, parcequ’on constate qu’il ne fonctionne pas. Je suis heureux qu’il y ait d’autres officiels belges qui voient les choses de la même manière. Le Gouvernement belge a tout intérêt à éviter de créer d’autres blessures. L’histoire de l’élimination politique et physique de Lumumba parceque, tels les murs de chambre d’hôtel auxquels on reproche d’être trop mince quand on a envie de dormir et trop épais quand on a envie d’écouter est encore très fraîche dans la mémoire des congolais. Si dans notre monde globalisé la reconnaissance extérieure est importante, néanmoins celle-ci ne doit pas se faire au détriment de la volonté du peuple. Beaucoup de membres du Gouvernement belge doivent se libérer de toute obligation avec le pouvoir de monsieur Kabila dans l’intérêt d’une diplomatie plus lisible.

Comment aider la Belgique à nous aider?

Beaucoup se demandent qu’est ce qu’il faut faire avec un Gouvernement belge ( je dis bien Gouvernement belge, parcequ’il y a d’autres belges qui ne s’y reconnaissent pas), qui nous méprise. Couper complètement les ponts avec un tel gouvernement? Non, c’est radical. Il faudrait plutôt réduire nos fréquentations avec de tels dirigeants et leurs partis. S’ils nous demandent pourquoi nous les fréquentons de moins en moins, répondons-leur franchement que nous avons des aspirations légitimes, des projets pour notre pays, mais nous n’aimons pas votre attitude. Nos ancêtres ont lutté et versé leur sang pour que le colonialisme et l’impériaslisme retournent d’où ils étaient venus. C’est une belle façon de les aider en leur disant la vérité. Nous pouvons aussi leur prêter des livres et des articles sur le printemps arabe et les guerres des libérations. Nos meilleurs amis peuvent devenir nos pires ennemis parcequ’ils ne veulent pas nous voir changer. Des gens qui nous ont vus pendant 50 ans agir d’une certaine manière ne toléreront absolument aucun changement, même si c’est pour du mieux! Et j’ajouterai que les congolais doivent désormais se construire une carapace contre toute déclaration négative que peuvent lancer tous ceux qui nous cotoient. En adoptant une telle attitude nous les entendrons de moins en moins, non parcequ’ils nous en diront moins, mais parceque nous ne les entendrons plus. Il n’est pas toujours aisé de passer d’un état à l’autre si les habitudes sont ancrées depuis plusieurs années. Si cette conversion se réalise, le Congo sera différent de celui d’avant. Il aura fait l’expérience de la démocratie et en sera sorti vacciné.
Jean-Marie Dikebelayi