-Le 19 aoĂ»t, le gouvernement congolais a ordonnĂ© la libĂ©ration de 24 prisonniers politiques et d’opinion. ProblĂšme : certains dĂ©tenus sont dĂ©jĂ dehors tandis que d’autres n’ont pas vu leur nom inscrit sur la liste des personnes Ă libĂ©rer. Et ceux qui ont bĂ©nĂ©ficiĂ© de la mesure n’ont toujours pas Ă©tĂ© libĂ©rĂ©s. Jeune Afrique fait le point.
Libres mais (encore) en prison
à quelle date seront-ils libérés ? Christopher Ngoie Mutamba, Fred Bauma, Yves Makwambala et Jean-Marie Kalonji, quatre militants de la société civile dont les noms ont été repris sur la liste des 24 personnes concernées par la « mesure de décrispation politique » en RD Congo, croupissent encore dans les cellules du Centre pénitentiaire et de rééducation de Kinshasa (CPRK), connue sous le nom de la prison de Makala.
« PrĂšs dâune semaine aprĂšs lâannonce du gouvernement [le 19 aoĂ»t], ces prisonniers dâopinion ne sont toujours pas informĂ©s des modalitĂ©s pratiques de leur libĂ©ration », sâinquiĂšte Me George Kapiamba. ContactĂ© par Jeune Afrique le 24 aoĂ»t, lâavocat et prĂ©sident de lâAssociation congolaise pour lâaccĂšs Ă la Justice (ACAJ) confie quâil a adressĂ© lundi une correspondance Ă Alexis Thambwe-Mwamba, ministre de la Justice, demandant Ă ce dernier dâ« intervenir de maniĂšre Ă ce que les prĂ©citĂ©s recouvrent leur liberté ».
DâaprĂšs nos informations, le directeur de la prison de Makala et les parquets se renvoient la balle. « Le premier dit attendre un document du second pour procĂ©der Ă la libĂ©ration des personnes bĂ©nĂ©ficiaires de la mesure gouvernementale alors que les procureurs, eux, considĂšrent quâils ne leur appartient pas de prendre une quelconque dĂ©cision dans ce sens », indique une source proche du dossier. Mais au ministĂšre de la Justice, on se veut rassurant. « Nous y travaillons et les quatre militants seront bientĂŽt libĂ©rĂ©s », assure un conseiller du ministre, sans donner dâamples prĂ©cisions.
Déjà libres mais⊠sur la liste des personnes à libérer
En attendant, la polĂ©mique enfle autour de la liste mĂȘme des personnes Ă libĂ©rer. Vingt dĂ©tenus sur les 24 citĂ©s sont dĂ©jĂ dehors depuis plusieurs semaines, voire depuis quelques mois. « Certains ont soit Ă©té acquittĂ©s (câest le cas de trois Ă©tudiants : Giresse Bongomisa Nzinga, JoĂ«l Namulinda Bokuru et LĂ©on Nguwa), soit ont bĂ©nĂ©ficiĂ© de la libertĂ© provisoire (Jerry Olenga et Paulin Lody), soit ont purgĂ© leur peine (Narcisse Kombi, Pascal Byumanine et sept manifestants arrĂȘtĂ©s en novembre 2015 Ă Goma, ainsi que Paul Kikuma), soit ont Ă©tĂ© libĂ©rĂ©s par lâAgence nationale de renseignement sans aucune explication (comme le rappeur Radek Junior Mapeke Nâlandu) », commente Me Kapiamba, dont lâONG exige la rĂ©vocation du garde des Sceaux congolais pour « faute lourde ».
Il va sans dire que beaucoup reste Ă faire, selon le facilitateur Edem Kodjo
Alexis Thambwe-Mwamba serait-il le seul responsable de cet imbroglio judiciaire ? Du cĂŽtĂ© des autoritĂ©s congolaises, on se dĂ©fend en brandissant sa bonne foi. « Câest depuis le 4 aoĂ»t quâune dĂ©lĂ©gation de lâUnion europĂ©enne a transmis aux institutions de la RĂ©publique la liste de ces personnes Ă libĂ©rer telle quâĂ©tablie par les membres du âRassemblementâ de lâopposition lors de leur rencontre dĂ©but juin Ă Genval autour dâĂtienne Tshisekedi », avance une source gouvernementale.
La Lutte pour le changement (Lucha), mouvement citoyen trĂšs actif dans lâest de la RDC et dont des membres sont encore en dĂ©tention (Bienvenu Matumo, HĂ©ritier Marcel Kapiteni et Victor Tesongo), parle de « nĂ©gligence » et nâĂ©pargne personne : « Nous reprochons dâabord au âRassemblementâ de lâopposition de nâavoir pas transmis une liste Ă jour Ă la dĂ©lĂ©gation de lâUE, puis au ministĂšre de la Justice de nâavoir pas vĂ©rifiĂ©, par le canal de ses services au parquet et Ă la prison, qui Ă©tait vraiment en Ă©tat de dĂ©tention, mais aussi au facilitateur Edem Kodjo qui sâest prĂ©cipitĂ© de confirmer la libĂ©ration des 24 dĂ©tenus alors que seules quatre personnes sont rĂ©ellement concernĂ©es », dĂ©plore lâun des militants.
« Il nây aucun quiproquo, a rĂ©torquĂ© le ministre Alexis Thambwe-Mwamba. La liste remise au ministĂšre comportait 26 noms et pas un de plus. Elle a Ă©tĂ© jointe Ă une lettre signĂ©e par lâambassadeur de lâUE (âŠ). Le ministĂšre a donnĂ© son feu vert pour libĂ©rer 24 des 26 personnes reprises sur la liste, en prĂ©cisant, par Ă©crit, aux procureurs gĂ©nĂ©raux concernĂ©s, Ă savoir ceux des parquets gĂ©nĂ©raux de Kinshasa/Gombe, Kinshasa/Matete et Goma, quâils devaient prendre les mesures pour libĂ©rer celles des personnes encore dĂ©tenues figurant sur la liste ».
« Il va sans dire que beaucoup reste Ă faire », a reconnu mardi Edem Kodjo lors du lancement des travaux du comitĂ© prĂ©paratoires du dialogue politique en RDC. « Nous remettrons cent fois, mille fois, sur le mĂ©tier, lâouvrage essentiel, jusquâĂ ce quâil nây ait plus un seul dĂ©tenu politique dans les prisons (âŠ) », a promis lâancien Premier ministre togolais, encourageant le gouvernement Ă prendre dâautres mesures de dĂ©crispation politique.
En attente de libĂ©ration ou dâabandon des poursuites
Ă en croire plusieurs sources concordantes, plus de 80 prisonniers politiques et dâopinion dĂ©jĂ amnistiĂ©s nâont toujours pas quittĂ© les diffĂ©rentes geĂŽles oĂč ils sont enfermĂ©s Ă travers le pays. Leurs noms ont Ă©tĂ© transmis le 10 aoĂ»t Ă Edem Kodjo, au gouvernement congolais et Ă ses partenaires internationaux par lâACAJ.
Selon cette ONG qui suit de prĂšs le dossier, outre les quatre militants de la sociĂ©tĂ© civile bĂ©nĂ©ficiaires de la « mesure de dĂ©crispation » â mais qui attendent encore leur libĂ©ration -, la RDC compte aujourdâhui quelque 111 dĂ©tenus politiques ou dâopinion, les amnistiĂ©s non libĂ©rĂ©s compris.
Le pouvoir de Kabila a lâopportunitĂ© de se ressaisir, estime un proche de Katumbi
Dans le lot, on trouve entre autres les opposants Jean-Claude Muyambo, président de la Solidarité congolaise pour la démocratie et le développement (Scode) et EugÚne Diomi Ndongala, leader de la Démocratie chrétienne (DC), poursuivi dans une affaire de spoliation pour le premier et de viol pour le second. Des « procÚs politiques », selon leurs proches.
Plusieurs proches de MoĂŻse Katumbi, incarcĂ©rĂ©s Ă Lubumbashi et Ă Kinshasa, font Ă©galement partie du dĂ©compte. Le dernier gouverneur du Katanga, condamnĂ© Ă trois ans de prison dans un litige immobilier et inculpĂ© dâatteinte Ă la sĂ»retĂ© de lâĂtat, ne cesse de dĂ©noncer une « machination politique » ayant pour but de lâempĂȘcher de se prĂ©senter Ă la prĂ©sidentielle.
« Aujourdâhui, au nom du dialogue inclusif, le pouvoir de Kabila a lâopportunitĂ© de se ressaisir en abandonnant toutes les condamnation et poursuites bidons engagĂ©es » contre le candidat dĂ©clarĂ© Ă la prĂ©sidentielle, explique lâun de ses proches. « Dâautant que dans lâaffaire du mercenariat, lâAmĂ©ricain que la justice avait prĂ©sentĂ© comme le principal suspect a Ă©tĂ© relĂąchĂ© et la juge principale dans lâaffaire immobiliĂšre a expliquĂ© rĂ©cemment comment elle a Ă©tĂ© contrainte Ă condamner MoĂŻse Katumbi », ajoute-t-il.
J.A