Ses neuf buts inscrits lors de la Coupe dâAfrique des nations 1974 â un record pour une phase finale de CAN â sont restĂ©s dans la lĂ©gende du football africain. Pourtant, Pierre Ndaye Mulamba avait presque sombrĂ© dans lâoubli ces dix derniĂšres annĂ©es.
Celui qui a marquĂ© lâhistoire du foot congolais en remportant la CAN 1974 et en disputant le Mondial la mĂȘme annĂ©e a succombĂ© Ă des ennuis de santĂ©, ce 26 janvier, aprĂšs plusieurs semaines passĂ©es dans une clinique sud-africaine.
Câest en effet au pays de Nelson Mandela, trĂšs loin de son Luluabourg natal â ville du centre de la RDC devenue Kananga â que lâancien attaquant-vedette de la RDC a rendu son dernier soupir.
La passion du football
Pierre Ndaye Mulamba a grandi dans une famille de huit enfants, sous la vigilance dâun pĂšre obsĂ©dĂ© par les Ă©tudes et dĂ©cidĂ© Ă en faire un instituteur. Mais le gamin, surnommĂ© « Mutumbula » (le « croque-mitaine ») Ă cause dâune mauvaise blague qu’il avait jouĂ©e aux habitants de son quartier, nâa alors quâun seul centre dâintĂ©rĂȘt : le ballon rond.
Le pasteur luthĂ©rien qui gĂšre son Ă©cole le nomme ainsi « dĂ©lĂ©guĂ© football » Ă lâĂąge de 10 ans. Il faut dire que le talent de Pierre Ndaye Mulamba ne passe pas inaperçu. A 14 ans, il dispute ainsi un match devant le prĂ©sident de la RĂ©publique, Joseph Kasa-Vubu, avec deux buts Ă la clĂ©. Pas impressionnĂ© par cet exploit, son pĂšre lance : « Il nâest pas question que mon fils fasse du football. Ce nâest pas un mĂ©tier. Le football, câest pour les bons Ă rien. »
Mais Georges Mulamba est obligé de lùcher du lest sous la pression grandissante des autorités locales, trop heureuses de voir émerger cette icÎne du Kasaï-Central.
Le temps de lâinsouciance
Pour Pierre Ndaye Mulamba, câest le temps de lâinsouciance et des buts en pagaille inscrits avec la Renaissance du KasaĂŻ, puis avec le club rival lâUnion saint-gilloise. A 17 ans, Pierre Ndaye Mulamba est convoquĂ© pour la premiĂšre fois en Ă©quipe nationale. Sâil nâest pas retenu pour la CAN 1968 (que le Congo remportera), Ă son grand dam, sa rĂ©putation est dĂ©jĂ faite.
Et câest donc tout naturellement quâaprĂšs un court passage Ă lâAS Bantous, lâavant-centre rallie lâĂ©quipe phare de la capitale, Vita Club, en 1972. LâannĂ©e suivante, avec ce mĂȘme « V Club », il remporte la prestigieuse Coupe dâAfrique des clubs champions.
Et en aoĂ»t 1973, aprĂšs avoir Ă©tĂ© appelĂ© Ă maintes reprises en sĂ©lection sans jouer, il dispute enfin son premier match officiel avec lâĂ©quipe nationale du ZaĂŻre.
Une CAN 1974 dâanthologieâŠ
Pierre Ndaye Mulamba est alors au sommet de son art. Lors de sa premiĂšre CAN, en 1974 en Egypte, le Congolais martyrise les gardiens adverses, rĂ©ussissant un doublĂ© face Ă la GuinĂ©e (2-1) et scorant face Ă Maurice (4-1), au premier tour. En demi-finale, ses deux nouveaux buts contribuent Ă lâexploit face au pays-hĂŽte (3-2). En finale, face Ă la Zambie, lâintĂ©ressĂ© fait encore trembler les filets deux fois. Mais les Zambiens Ă©galisent durant la prolongation, Ă 2-2. Le rĂšglement de la compĂ©tition prĂ©voit de rejouer le match, en cas de score de paritĂ©.
Pas perturbĂ©, Pierre Ndaye Mulamba inflige la mĂȘme sanction aux « Chipolopolo », deux jours plus tard. Mais cette fois, ses coĂ©quipiers tiennent bon en dĂ©fense : victoire 2-0.
A leur retour, les « LĂ©opards » ont le droit Ă un accueil triomphal. Le joueur-vedette est adoubĂ© par le chef de lâEtat, Mobutu Sese Seko, qui lui lance : « Je vous avais demandĂ© la semaine derniĂšre par tĂ©lĂ©phone de ramener la coupe au pays et vous lâavez fait. Je saurai mâen souvenir. »
âŠmais un Mondial 1974 qui vire au cauchemar
La suite prouve toutefois lâinverse. LâĂ©quipe du Congo sâest certes qualifiĂ©e pour la Coupe du monde 1974 en RFA, devenant ainsi la premiĂšre nation dâAfrique noire Ă prendre part Ă cet Ă©vĂ©nement. Mais, en dĂ©pit du soutien du public allemand, les « LĂ©opards » vivent un Mondial cauchemardesque. Furieux de ne pas avoir touchĂ© leurs primes de la CAN 1974, les champions dâAfrique se relĂąchent totalement aprĂšs une premiĂšre dĂ©faite pourtant honorable face Ă lâEcosse (2-0). Ils sont humiliĂ©s par la Yougoslavie 9-0 puis battus par le BrĂ©sil 3-0.
Quant Ă Pierre Ndaye Mulamba, il vit un triste tournoi. Il est en effet exclu lors du match face Ă la Yougoslavie pour un coup de pied administrĂ© Ă lâarbitre… par un coĂ©quipier. Pour cet acte qu’il n’a pas commis, le sanctionnĂ© se voit mĂȘme gratifiĂ© dâune suspension dâun an qui sera plus tard annulĂ©e par la FIFA. « Pour la premiĂšre fois depuis bien longtemps, Ndaye ne se sent plus lâĂąme du Mutumbula. Il nâa aucune envie de rentrer au pays », Ă©crit la journaliste Claire Raynaud dans sa biographie du joueur, La Mort mâattendra.
Du lent dĂ©clinâŠ
AprĂšs cette annĂ©e 1974 folle, la carriĂšre de Pierre Ndaye Mulamba se poursuit durant plus dâune dĂ©cennie. A 38 ans, il raccroche enfin les crampons. Sâil reste une gloire dans son pays et mĂȘme sur le reste du continent, sa vie nâen est toutefois pas moins devenue modeste.
Seule une cĂ©rĂ©monie organisĂ©e par la ConfĂ©dĂ©ration africaine de football (CAF) en son honneur, en marge de la Coupe dâAfrique des nations 1994, rappelle ses belles heures. A Tunis, Issa Hayatou, le patron de la CAF, lui rend un vibrant hommage avant de lui remettre entre autres une mĂ©daille. SitĂŽt dĂ©corĂ©, le ministre des Sports du Congo, prĂ©sent Ă la fĂȘte, demande cependant Ă Pierre Ndaye Mulamba de lui remettre sa distinction pour quâil puisse lâoffrir Ă Mobutu, est-il Ă©crit dans La Mort mâattendra. Furieux, le hĂ©ros du jour refuse catĂ©goriquement.
âŠĂ lâenfer
Pierre Ndaye Mulamba ne le sait pas encore, mais il va payer cher cet affront, renouvelĂ© par la suite Ă Kinshasa. Quelques jours aprĂšs son retour de Tunisie, dans la nuit du 17 au 18 avril 1994, sa femme, ses trois enfants et lui sont attaquĂ©s chez eux. « Mutumbula » est torturĂ©, mutilĂ©, laissĂ© pour mort prĂšs d’un pont, avant dâĂȘtre dĂ©couvert, inerte, par des gamins des rues. TransfĂ©rĂ© dans un centre de soin, il Ă©chappe de peu Ă son funeste destin, aprĂšs plusieurs arrĂȘts cardiaques et aprĂšs avoir Ă©tĂ© dans le coma.
En revanche, son plus jeune fils, Tridon, 9 ans, a succombé, lui, à un coup de crosse que lui avaient asséné les agresseurs. Durant sa longue convalescence, Pierre Ndaye Mulamba doit lutter pour que la haine ne le fasse pas sombrer dans la folie.
EnvoyĂ©e en Afrique du Sud en 1995 pour se soigner, lâancienne gloire nâest plus que lâombre dâelle-mĂȘme. A la dĂ©rive, Pierre Ndaye Mulamba doit partir chercher de quoi survivre au Cap, au bout de quelques mois. SitĂŽt descendu du train, il craque, rapporte sa biographie : « Dans ce hall de gare du bout du monde, perdu, seul, il sâautorise enfin Ă faire ce quâil nâa jamais fait : pleurer la mort de son petit garçon, pleurer sa famille quâil a abandonnĂ©e, pleurer sa jambe dont il ne recouvrera jamais lâusage, pleurer sa vie dâautrefois, quand il Ă©tait Mutumbula et que rien ni personne ne lui rĂ©sistait. »
Réfugié et misérable
Au Cap, Pierre Ndaye Mulamba survit grĂące Ă la solidaritĂ© et Ă lâadmiration des autres rĂ©fugiĂ©s congolais, ainsi quâĂ un petit boulot de car parker. Il touche le fond en 1998 lorsquâil apprend dans les journaux⊠sa propre mort. Soi-disant suite Ă lâeffondrement dâune mine en Angola. Les mĂ©dias congolais ont en effet annoncĂ© son dĂ©cĂšs juste avant la demi-finale de Coupe dâAfrique des nations au Burkina Faso entre les sĂ©lections de RDC et dâAfrique du Sud. Le speaker du stade Ă Ouagadougou a mĂȘme appelĂ© Ă une minute de silence, juste avant cette rencontre dĂ©cisive⊠La vĂ©ritĂ© sera vite rĂ©tablie.
En avril 2005, Pierre Ndaye Mulamba a le droit Ă un nouvel hommage, bien rĂ©el celui-lĂ , de la part de Joseph Blatter, le patron de la FIFA, mais Ă Kinshasa. Revenu pour la premiĂšre fois dans son pays, lâancien goleador consent Ă se prĂȘter Ă une cĂ©rĂ©monie pleine dâhypocrisie oĂč il est priĂ© de taire son exil et ses souffrances.
Reparti en Afrique du Sud, ce nâest quâen dĂ©cembre 2009, avant le tirage au sort de la Coupe du monde 2010 quâil reçoit lâhommage quâil espĂ©rait tant. Aux cĂŽtĂ©s du GhanĂ©en Abedi PelĂ©, lui aussi rĂ©compensĂ©, il lĂąche, les yeux embuĂ©s de larmes : « Ma vie nâa pas Ă©tĂ© toujours facile. Le football mâa apportĂ© autant de joies que de peines. Mais aujourdâhui, je suis heureux. Heureux parce que cette Coupe du monde va se disputer dans mon pays, lâAfrique du Sud. Heureux parce que ce nâest pas un mais six pays africains qui vont participer Ă la compĂ©tition, et je les soutiendrai de tout mon cĆur et de toutes mes forces. Heureux parce quâen mâinvitant ici aujourdâhui, vous mâavez fait un immense honneur. » C’Ă©tait il y a neuf ans.
Avec RFI