Câest un discours qui a fait parler : mardi 30 octobre, le prĂ©sident de lâOM, Jacques-Henri Eyraud, Ă©tait invitĂ© au Sport Innovation Summit (SIS), un colloque sur les innovations dans le sport qui se tenait dans les salons feutrĂ©s du Medef, Ă Paris. Il y exposait sa vision du football du futur, sur laquelle il revient pour Le Monde.
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Vous avez Ă©voquĂ© dans votre discours un projet de ligue fermĂ©e avec 36 clubs, 18 au nord de lâEurope, 18 au sud. Câest un projet qui rencontre une forte opposition, notamment en France, mais dont les « Football Leaks » ont rĂ©vĂ©lĂ© quâil Ă©tait plus concret quâon ne lâimaginait.
Nous nâavons jusquâĂ prĂ©sent pris part Ă aucune discussion ou groupe de travail visant Ă mettre en place un tel projet. Pour Ă©viter la ligue fermĂ©e, le football professionnel français doit impĂ©rativement accĂ©lĂ©rer sa mutation, soutenir davantage ses meilleurs reprĂ©sentants pour quâils soient plus compĂ©titifs encore sur la scĂšne europĂ©enne, pĂ©renniser un modĂšle Ă©conomique favorable Ă lâensemble des acteurs, regarder les nouvelles technologies dans les yeux et cultiver son exceptionnelle capacitĂ© Ă former et dĂ©velopper des jeunes joueurs de grand talent.
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Mais arrĂȘtons lâhypocrisie. Dans les instances europĂ©ennes, la ligue fermĂ©e, câest lâĂ©lĂ©phant dans la piĂšce. Tout le monde y pense et personne nâen parle⊠La rĂ©alitĂ©, câest quâelle est dĂ©jĂ Ă lâĆuvre. Les 80 % des clubs participant aux phases Ă©liminatoires de la Ligue des champions sont les mĂȘmes depuis vingt ans et la rĂ©forme qui a limitĂ© lâaccĂšs Ă la compĂ©tition a figĂ© un peu plus le statu quo. Avec deux places qualificatives pour les phases de groupe, il est clair que la France sâest fait plumer.
« Le football ne peut quâattirer des investisseurs capables de mettre beaucoup dâargent afin de rendre pĂ©renne une ligue fermĂ©e »
Il y a donc dĂ©jĂ un football Ă deux vitesses oĂč une Ă©lite se dĂ©gage et gĂ©nĂšre des moyens exorbitants, quand ces Ă©lites ne sont pas dans les mains dâEtats, comme les Emirats arabes unis ou le Qatar. Quand vous voyez que le top 10 europĂ©en est constituĂ© dâun groupe de clubs dont le budget annuel est supĂ©rieur Ă 400 millions dâeuros, vous vous dites que le football ne peut quâattirer des investisseurs capables de mettre beaucoup dâargent afin de rendre pĂ©renne une ligue fermĂ©e, rĂ©unissant les clubs les plus populaires au monde.
Joueurs « augmentés », changements de rÚgles, ligue fermée⊠votre intervention lors du SIS a fait beaucoup réagir, souvent négativement. Comprenez-vous la défiance de plusieurs acteurs du monde du football sur ces questions ?
Le monde du football est trĂšs conservateur. Ces rĂ©actions ne font que le confirmer. Dans ce secteur, lâhorizon est le dimanche suivant. Dâailleurs, jâai eu beaucoup de rĂ©flexions aprĂšs cette confĂ©rence pour me dire « OK, mais il est oĂč le grand attaquant ? » [que rĂ©clament les supporteurs de lâOlympique de Marseille depuis deux saisons]. Câest absurde. On est lĂ justement pour bĂątir quelque chose de solide, un club qui sera compĂ©titif pendant des annĂ©es et qui va comprendre et anticiper les Ă©volutions technologiques pour essayer de les utiliser de façon positive, y compris socialement. Le rĂ©sultat de lâOM le week-end prochain a Ă©videmment son importance, mais il faut surtout continuer Ă penser au long terme.
JâĂ©tais invitĂ© Ă cette confĂ©rence qui traite dâinnovation et qui consistait Ă imaginer ce que pourrait ĂȘtre le football dans dix-quinze ans. Je nâai pas parlĂ© de ce que je souhaitais. Jâai Ă©voquĂ© ce que je voyais arriver. Jâai pu voir dans mon parcours professionnel lâimpact des technologies sur des pans entiers dâindustries et la sociĂ©tĂ© dans son ensemble. Sous prĂ©texte que le football est le sport universel qui a tirĂ© son succĂšs de son accessibilitĂ©, sous prĂ©texte quâil est au sommet de la chaĂźne alimentaire du sport, est-il immunisĂ© contre ces vagues technologiques ? Pour moi, la rĂ©ponse est Ă©videmment non.
Quel sera lâimpact de ces nouvelles technologies sur le football ?
Deux Ă©vĂ©nements mâont toujours fasciné : la victoire de Deep Blue sur Kasparov en 1997 qui marque les dĂ©buts concrets de lâIA [intelligence artificielle], et le sĂ©quençage du gĂ©nome au tout dĂ©but des annĂ©es 2000. Ces deux Ă©vĂ©nements marqueront durablement le XXIe siĂšcle. LâIA va bouleverser tous les secteurs Ă©conomiques et la biotechnologie et les neurosciences vont modifier complĂštement les notions de performance, de santĂ©, de bien-ĂȘtre et de longĂ©vitĂ©.
Le football se trouvera forcĂ©ment bouleversĂ© par ces deux plaques tectoniques. LâĂ©volution qui se profile est celle dâun sport qui va rester trĂšs populaire au niveau amateur mais qui, au sommet de la pyramide, va faire que ceux qui pourront supporter le coĂ»t de la recherche et de lâadoption des technologies prendront de lâavance sur les autres.
« On est capable de faire Ă©voluer lâhomme. Le sport nâĂ©chappera pas Ă cette tendance et la difficultĂ© va consister Ă en dĂ©finir les limites »
Le foot professionnel français doit donc conduire sa rĂ©volution copernicienne. Dans le plan stratĂ©gique de la LFP [Ligue de football professionnelle] dâici Ă 2022, il nâest prĂ©vu que 3 millions dâinvestissements dans le numĂ©rique et le recrutement de seulement 4 personnes. Tout est ditâŠ
Vous avez Ă©galement Ă©voquĂ© les progrĂšs de la science sur le corps humain et ses applications au football. Pensez-vous que nous verrons des « joueurs augmentĂ©s » Ă lâavenir ?
Des clubs travaillent dĂ©jĂ sur ces questions avec des laboratoires de recherche. Le sujet est extraordinairement compliquĂ© et en mĂȘme temps assez simple : quand on rĂ©ussit Ă sĂ©quencer le gĂ©nome, on est capable de faire Ă©voluer lâhomme. Le sport nâĂ©chappera pas Ă cette tendance et la difficultĂ© va consister Ă en dĂ©finir les limites.
Il y a plusieurs champs dâexpĂ©rimentation qui existent aujourdâhui, comme la prĂ©vention des blessures. Une rupture des ligaments qui immobilise un joueur six mois est un drame pour le joueur mais aussi pour le club. Tout ce qui sera capable de limiter ces blessures ou dâaccĂ©lĂ©rer la guĂ©rison sont des enjeux extrĂȘmement importants. Idem pour la pose dâimplants ou de prothĂšses, qui permettraient de limiter les blessures mais aussi dâavoir une performance accrue.
Au-delĂ des questions Ă©thiques que cela pose, nây a-t-il pas un risque dâaccentuer ce football Ă deux vitesses ?
Câest un risque immense quâil va falloir surveiller de trĂšs prĂšs et il y aura besoin de rĂ©gulation, de transparence et dâinformations. Ce qui est important dans le sport, câest lâalĂ©a du rĂ©sultat. Si cet alĂ©a est balayĂ©, alors on sera arrivĂ© Ă une situation contre-productive qui signera la fin du sport. Il faut donc ĂȘtre capable de lâempĂȘcher Ă tout prix.
Comment se regardera le football à la télévision ?
Il y a plus dâun an dĂ©jĂ , jâai expĂ©rimentĂ© un systĂšme de rĂ©alitĂ© mixte, avec des lunettes qui ne vous isolent pas du monde extĂ©rieur. Elles projettent un Ă©cran avec un niveau de rĂ©solution dâimages exceptionnelle et qui permet dâavoir accĂšs Ă des donnĂ©es, de revoir le ralenti des images selon ses besoins, etc. La technologie va pouvoir ouvrir des champs dâexpĂ©rimentation incroyables dans le spectacle de diffusion dâun match de football.
Va-t-on vers une exploitation plus grande des données statistiques, pendant un match par exemple ?
Je ne dis pas que ça remplacera le jugement humain et la perception visuelle, mais câest un complĂ©ment qui arrivera, câest inĂ©luctable. Je ne vois pas en quoi on dĂ©nature le sport en ayant accĂšs Ă des informations en temps rĂ©el sur les joueurs adverses, ses propres joueurs, et ĂȘtre capable de les utiliser pour adapter son schĂ©ma de jeu, affiner ses choix, etc.
Vous estimez que le football perd de sa popularité. Ces mesures sont-elles pertinentes pour remédier à cette tendance ?
Câest une Ă©volution problĂ©matique, notamment chez les plus jeunes, liĂ©e Ă la montĂ©e en puissance de lâe-sport et des jeux vidĂ©o. Comment faire pour que le foot leur parle davantage ? Comment fidĂ©liser ou attirer vers soi les jeunes qui font souvent autre chose quand ils regardent les matchs de football Ă la tĂ©lĂ©vision ? Un des grands problĂšmes des sports amĂ©ricains aujourdâhui est le vieillissement des tĂ©lĂ©spectateurs, dont lâĂąge moyen est largement supĂ©rieur Ă 50 ans.
« Les Ă©volutions des rĂšgles trouveront peut-ĂȘtre leur inspiration chez les Ă©diteurs de jeux vidĂ©o »
DâoĂč certaines idĂ©es que jâai Ă©voquĂ©es par rapport Ă lâĂ©volution des rĂšgles. AprĂšs ma confĂ©rence, quelquâun mâa appris que lâidĂ©e du but qui compte double lorsquâil est marquĂ© au-delĂ de la surface avait dĂ©jĂ Ă©tĂ© intĂ©grĂ©e dans un mode du jeu FIFA 2019. La fiction peut influer sur la rĂ©alitĂ©, et demain, les Ă©volutions des rĂšgles trouveront peut-ĂȘtre leur inspiration chez les grands Ă©diteurs de jeux vidĂ©o. Il faut se poser les bonnes questions sur le format, les rĂšgles du jeu et la façon dont il est produit sur les mĂ©dias traditionnels et numĂ©riques.
Que va-t-il rester du spectacle vivant dans les stades, consubstantiel au football ?
Assister Ă un match de lâOM au milieu dâun virage est une expĂ©rience absolument extraordinaire, qui peut mĂȘme vous changer. Pour moi, câest dâailleurs lâune des derniĂšres expĂ©riences sociales ultimes. A lâOM, nous sommes trĂšs sensibles Ă notre responsabilitĂ© sociale et Ă lâenvironnement dans lequel on Ă©volue. Tout ce quâon fait est passĂ© au tamis de notre ville, de ce quâelle peut accepter et de ce quâelle peut moins accepter.
Le dĂ©fi est de continuer Ă proposer des places en virage Ă des prix extrĂȘmement bas. Face au PSG, prĂšs de 40 % du public avaient payĂ© lâĂ©quivalent dâun peu plus de 9 euros [en raison du prix des abonnements]. Nous proposons une gamme de prix extrĂȘmement large qui part des virages et va jusquâaux zones hospitalitĂ©s, oĂč les prix peuvent ĂȘtre trĂšs Ă©levĂ©s. On va continuer Ă pratiquer une segmentation trĂšs fine.