-« Un vent dâinquiĂ©tude souffle sur la communautĂ© des chercheurs qui travaillent sur lâAfrique coloniale belge », affirme une pĂ©tition publiĂ©e le 14 novembre par un Collectif dâune trentaine dâhistoriens africanistes, belges et Ă©trangers, sous le titre : Un nouvel enterrement pour les archives coloniales belges ? Ses auteurs ont aussi adressĂ© le 2 dĂ©cembre une «Lettre ouverte» Ă Charles Michel, Premier ministre du gouvernement fĂ©dĂ©ral de Belgique. Ils lui demandent « dâarrĂȘter cette opĂ©ration de transfert physique » des Archives africaines du SPF-Affaires Ă©trangĂšres vers les Archives gĂ©nĂ©rales du Royaume.
A lâorigine de ce cahier des dolĂ©ances, trois historiens – Jean-Pierre ChrĂ©tien, directeur de recherche Ă©mĂ©rite au CNRS, Christine Deslaurier, chargĂ©e de recherche Ă lâInstitut de recherche pour le dĂ©veloppement, et LĂ©on Saur, docteur en Histoire Ă Paris1 PanthĂ©on Sorbonne -, qui tentent dâalerter lâopinion sur les dangers du transfert des Archives africaines du « SPF-Affaires Ă©trangĂšres » vers les Archives gĂ©nĂ©rales du Royaume en Belgique. De leur point de vue, « les chercheurs et le public intĂ©ressĂ© Ă consulter les archives coloniales belges nâont rien Ă gagner dans une telle opĂ©ration ».
« Ces fonds mĂ©ritent une attention plus large, explique Jean-Pierre ChrĂ©tien, car ils concernent lâhistoire de toute lâAfrique centrale, de lâĂ©poque lĂ©opoldienne aux guerres mondiales, des pĂ©riodes coloniale et postcoloniale, de la mort de Lumumba ou de lâĂ©volution contemporaine tant du Rwanda que du Burundi… » Câest dans cet esprit que les auteurs de la pĂ©tition ont adressĂ© le 2 dĂ©cembre une « Lettre ouverte » Ă Charles Michel, Premier ministre du gouvernement fĂ©dĂ©ral belge, et Ă Didier Reynders, vice-Premier ministre et ministre des Affaires Ă©trangĂšres et europĂ©ennes.
Ils rappellent que la consultation de ces archives a « permis une percĂ©e dĂ©cisive dans le dossier Lumumba [et a] contribuĂ© Ă renouveler en profondeur la connaissance que lâon a de la rĂ©volution rwandaise de 1959 et de lâaccession du Burundi Ă lâindĂ©pendance »… Et demandent dâarrĂȘter purement et simplement « cette opĂ©ration de transfert physique qui sera coĂ»teuse pour le budget national et [qui] pourrait nuire Ă la crĂ©dibilitĂ© de la Belgique en donnant Ă penser que celle-ci a peur de son histoire coloniale ».
La rĂ©ponse ne sâest pas faite attendre, en la personne de Pierre-Alain Tallier, chef de section aux Archives gĂ©nĂ©rales du Royaume qui, le 3 dĂ©cembre, a livrĂ© Ă RFI la rĂ©action officielle des AGR – dĂ©plorant au passage que les intĂ©ressĂ©s nâaient pas pris contact avec lui pour en discuter en amont.
Lâhomme sâest voulu rassurant, au tĂ©lĂ©phone comme dans la lettre quâil nous a fait parvenir et dont nous vous livrons la copie intĂ©grale. Il qualifie la dĂ©cision du transfert « des archives statiques du ministĂšre des Colonies » (5 kms linĂ©aires) « et du gouverneur gĂ©nĂ©ral de LĂ©opoldville » (4,5 kms) de « rationnelle ».
Et pour preuve de sa bonne foi, il nous fait parvenir un Jalon de recherche – un manuel des archives coloniales -, ainsi que les actes dâun colloque consacrĂ© Ă la gestion des archives africaines anciennes et contemporaines. « Ces deux publications vous montreront combien nous sommes impliquĂ©s dans la bonne conservation et lâouverture Ă la recherche des archives relatives aux relations belgo-africaines », assure-t-il.
Dont acte, nous rĂ©pond Christine Deslauriers, qui se rĂ©jouit de lâouverture dâun dialogue mais qui nâapprĂ©cie pas la rĂ©duction des questions des chercheurs « Ă une forme de rĂ©sistance au changement ». Tout comme LĂ©on Saur, qui dĂ©plore le « discours lĂ©nifiant » de M. Tallier, estimant qu’il cherche à « dĂ©crĂ©dibiliser ses contradicteurs en les faisant passer pour des conservateurs inadaptĂ©s ».
« Un nouvel enterrement pour les archives coloniales belges ? »
Elikia Mbokolo, l’un des signataires de la pĂ©tition, nous Ă©claire sur un malentendu qui peut paraĂźtre Ă premiĂšre vue technique ou corporatiste, mais dont les enjeux sont bien rĂ©els : la poursuite du libre accĂšs des chercheurs de toutes nationalitĂ©s Ă ce patrimoine et le respect de son intĂ©gritĂ© â quâil estime menacĂ©e.
RFI : Pourquoi cette inquiétude par rapport à ces archives ?
Elikia Mbokolo : Oui, parce quâil y a dĂ©jĂ eu un premier enterrement des archives. Le Congo a Ă©tĂ© la propriĂ©tĂ© personnelle du roi LĂ©opold II de la ConfĂ©rence de Berlin, 1885, jusquâen 1908 – quand il a dĂ©cidĂ© de le cĂ©der Ă la Belgique moyennant des dessous de table financiers trĂšs importants. Avant de mourir, le Roi, personnellement, a fait brĂ»ler toutes les archives compromettantes pour lui, presque toutes. On sait que ces archives parlent du caoutchouc, de lâivoire ou du massacre des Ă©lĂ©phants congolais entre 1885 et 1908. Elles parlent de lâĂ©pisode assez connu des « mains coupĂ©es » : si les villages ne rendaient pas la quantitĂ© de caoutchouc dont on avait besoin, on prenait les hommes mĂąles adultes et on leur coupait la main. Je ne sais plus si câĂ©tait la gauche ou la droite pour commencer ; la deuxiĂšme fois, on leur coupait lâautre main, et si la famille continuait Ă ne pas donner le caoutchouc, on tuait le bonhomme ! Du cĂŽtĂ© des Belges, tout cela a Ă©tĂ© brĂ»lĂ©. Heureusement, il y avait des Anglais, des SuĂ©dois et autres, donc on a quand mĂȘme des traces. Et les archives de la pĂ©riode belge qui restent, ont Ă©tĂ© gardĂ©es dâabord dans un bureau spĂ©cial du ministĂšre des Colonies et puis transfĂ©rĂ©es au ministĂšre des Affaires Ă©trangĂšres oĂč elles se trouvent aujourdâhui.
Comment étaient-elles accessibles aux chercheurs ?
Jusque vers 1985-1990, quand on allait dans ces archives, il Ă©tait interdit de photocopier des documents. On pouvait prendre des notes bien sĂ»r, mais chaque chercheur devait laisser les notes quâil avait prises dans la journĂ©e et revenir le lendemain pour que lâarchiviste ait le temps de vĂ©rifier les choses quâil avait notĂ©es, est-ce quâil y avait des choses compromettantes, etc. Il y eu un mouvement dâopinion qui a fait quâon a ouvert ces archives. Et je peux dire – jây Ă©tais encore lâannĂ©e derniĂšre, je dois y retourner en fĂ©vrier â quâelles sont libres dâaccĂšs. Mais si on les dĂ©place aux Archives gĂ©nĂ©rales du Royaume, les AGR, il y a de forts risques quâon les expurge⊠Quand on va les transfĂ©rer, il faudra tout un temps pour les classer de nouveau, etc. On va sans doute les expurger, et je crains que lâaccĂšs soit difficile pour les chercheurs, surtout pour les chercheurs africains ou, comme on dit en Belgique, les « chercheurs noirs ». La couleur de la peau est un vĂ©ritable enjeu parce quâon imagine que si vous ĂȘtes noir, câest que vous ĂȘtes anticolonialiste et donc, on ne vous montrera pas tous les documents que vous voulez voir⊠Alors quâaujourdâhui, franchement, on peut voir, et mĂȘme photocopier, tout ce quâon veut.
De quoi a-t-on peur ? Pourquoi ce recul dans lâaccĂšs aux archives, puisque vous lâanalysez comme tel ?
Mais câest quâil y a toujours des problĂšmes par rapport au passĂ© colonial belge. Ils nâen sont pas totalement revenus. Il y a dâabord lâaffaire Lumumba, mort assassinĂ©. On a longtemps incriminĂ© lâEtat belge, Ă commencer par le Palais. Ils ont toujours niĂ© y ĂȘtre pour quelque chose et puis, un historien flamand a repris les archives, les textes, pour montrer quâil y avait vĂ©ritablement un plan pour lâassassiner. Lâaffaire est allĂ©e Ă un point tel que le SĂ©nat belge a montĂ© une Commission dâenquĂȘte sur les responsabilitĂ©s belges. Et il est apparu quâil y avait en effet un certain nombre de responsables mais, nous dit-on, Ă titre purement individuel. LâEtat, la monarchie, nâavait rien Ă y voir. Or aujourdâhui comme dans toute lâEurope, la sociĂ©tĂ© belge est de plus en plus ouverte. Beaucoup de Belges dâorigine africaine, et notamment congolaise, demandent quâil y ait des rues, des places Lumumba. Et la famille Lumumba veut rĂ©intenter un procĂšs puisque, parmi les gens dont les noms ont Ă©tĂ© citĂ©s, quelques uns sont vivants et occupent des positions extrĂȘmement Ă©levĂ©s dans les milieux financiers et politiques belges. Des gens qui ont 85 ans environ.
On peut les citer ?
Il y a un Dolignon, quâon connaĂźt bien, qui est dans le staff de la compagnie Bruxelles Airlines et un de ses grands patrons. Du cĂŽtĂ© des banques, câest plus compliquĂ© parce que les banques belges, la Banque Lambert, la SociĂ©tĂ© gĂ©nĂ©rale, ont Ă©tĂ© dans le grand mouvement europĂ©en absorbĂ©es par dâautres banques, notamment des banques françaises. Donc, sâil y avait une demande de « rĂ©paration », cela pourrait aller trĂšs loin. On fait tout pour escamoter cela et je crains quâil y ait une opĂ©ration de nettoyage des archives qui va ĂȘtre une catastrophe pour la connaissance du passĂ©.
Y a-t-il dâautres dossiers Ă©pineux ?
Il y a des dossiers trĂšs compromettants sur les « relĂ©gations », comme on disait. Non pas des criminels quâon emprisonnait, mais tous ceux quâon relĂ©guait dans des villages trĂšs loin de chez eux, qui Ă©taient dans le secteur politique, dans lâagitation culturelle et mĂȘme religieuse. La colonisation belge a Ă©tĂ© une sorte de Sainte TrinitĂ©, entre la famille royale- lâEtat -, les banques – la Banque Lambert, la SociĂ©tĂ© gĂ©nĂ©rale – et bien sĂ»r, lâEglise catholique belge, qui avait obtenu que le Vatican et la Colonie signent un concordat pour avoir le monopole de lâenseignement. Donc, câest une bombe Ă retardement. Jusquâici, la chance des chercheurs, câest quâil y a eu des missionnaires protestants, grĂące au rĂŽle des Etats-Unis dans la crĂ©ation de lâEtat indĂ©pendant du Congo et grĂące aussi aux missionnaires anglais et suĂ©dois, qui eux ont des archives quâon peut consulter. Mais les archives belges restent pour nous quand mĂȘme de trĂšs, trĂšs loin, les plus importantesâŠ
Y a-t-il eu une réaction des autorités congolaises ?
Elles sont un peu embarrassĂ©es par le dossier. Les autoritĂ©s du Congo ont dĂ©cidĂ© que le passĂ©, câest passĂ©, on nâen parle plus, [et que] maintenant, il faut parler dâautre chose. Cette rĂ©action est trĂšs diffĂ©rente de celles de lâancienne Afrique française ou de lâancienne Afrique anglaise. Dans le cas de la France, par exemple, le massacre de Thiaroye en 1944 est quelque chose dont on parle encore. Et le prĂ©sident François Hollande sâest engagĂ© dans les jours qui viennent Ă donner une copie de toutes les archives sur Thiaroye au SĂ©nĂ©gal. On voit que câest le jour et la nuit. Le passĂ©, de toute façon, il est passĂ©. Nous, notre boulot, câest de le faire connaĂźtre. Et plus on le cache, plus les gens vont soupçonner quâil y a vraiment des choses dâune gravitĂ© extrĂȘme.
QuâespĂ©rez-vous obtenir ?
Dans beaucoup de pays, les archives coloniales, qui sont une chose spĂ©cifique dans lâhistoire des nations, sont sĂ©parĂ©es des archives nationales. Et cela permet aux spĂ©cialistes des problĂšmes coloniaux dâavoir un accĂšs, disons, confortable aux archives qui les concernent. Or, si on mĂ©lange ces archives, les responsables auront tendance Ă ouvrir plutĂŽt les places aux chercheurs qui sâoccupent de lâhistoire nationale plutĂŽt quâĂ ceux qui sâoccupent de lâhistoire coloniale. Sans compter que dans le transfert des archives, il y a toujours un nettoyage. On peut craindre, compte tenu du passĂ© lĂ©opoldien et colonial, que pendant ce nettoyage, le plus intĂ©ressant soit dĂ©truit Ă jamais.
Vous demandez un statu quo ?
On demande un maintien en lâĂ©tat actuel et que peut-ĂȘtre â on a un dossier important de rĂ©parations â si ces locaux sont insuffisants, on trouve ou quâon construise un autre espace oĂč on pourrait dĂ©poser ces archives. Dans lâaffaire, il serait intĂ©ressant que le pouvoir belge sâapproche du pouvoir congolais de telle sorte que le Congo sâinvestisse aussi dans ces archives : câest quand mĂȘme la mĂ©moire de lâEtat congolais.
RFI