-Chantal Zock: Vous venez de publier aux Ă©ditions De Boeck Ă Bruxelles un livre dont le titre est « la bataille pour une monnaie nationale crĂ©dible ». Votre livre est prĂ©facĂ© par Professeur Christian De Boissieu, PrĂ©sident du Conseil dâAnalyse Economique en France. Quâest-ce qui vous a poussĂ© Ă publier un livre dâune telle envergure ?
Noel K. Tshiani : Quand je visite mon pays, la RĂ©publique DĂ©mocratique du Congo, je me crois dans un coin des Etats Unis dâAmĂ©rique ! Le dollar amĂ©ricain circule librement et est mĂȘme devenu la monnaie la plus utilisĂ©e dans les transactions commerciales sur toute lâĂ©tendue de la RĂ©publique. Les prix des biens dans les magasins sont affichĂ©s en dollar, les paiements des biens et services sâeffectuent en dollar, 90 pour cents des dĂ©pĂŽts bancaires sont en dollar, et les cambistes sont partout sur les rues pour faire du change essentiellement du dollar et de lâeuro contre la monnaie nationale. Le marchĂ© parallĂšle de change se trouve sur la rue devant lâentrĂ©e principale de lâAmbassade des Etats Unis dâAmĂ©rique dans ce pays. Les clients sur ce marchĂ© sont multiples et incluent les nationaux, les trafiquants, les officiels, les diplomates et les fonctionnaires internationaux. Le bradage de la monnaie nationale se passe au vu et au su de tout le monde.
Un touriste Ă©tranger qui vient dans ce pays pour la premiĂšre fois peut passer trois mois ou plus dans ce pays sans toucher une seule fois la monnaie nationale car le dollar amĂ©ricain est acceptĂ© et prĂ©fĂ©rĂ© partout : dans les hĂŽtels, les restaurants, le transport, les services publics, et mĂȘme dans les petites alimentations des quartiers populaires. Câest ce constat qui mâa poussĂ© a me poser la question de savoir ce que ce pays, tout comme tout autre pays en dĂ©veloppement dans la mĂȘme situation, peut faire pour avoir une monnaie nationale crĂ©dible. Jâai donc mis cette rĂ©flexion sous forme de lâouvrage que vous avez devant vous.
Chantal Zock: La RDC nâavait-elle pas fait une rĂ©forme monĂ©taire en 1997 justement pour se doter dâune monnaie nationale crĂ©dible.
NOEL K. TSHIANI : Au changement du rĂ©gime politique en 1997, le systĂšme monĂ©taire congolais souffrait de nombreux dysfonctionnements graves , à savoir la multiplicitĂ© d’espaces monĂ©taires ainsi que de taux de change ; la perte de confiance gĂ©nĂ©ralisĂ©e dans la monnaie nationale du fait de l’instabilitĂ© persistante de sa valeur interne et externe ; la dollarisation excessive de l’Ă©conomie ; la pĂ©nurie de signes monĂ©taires au sein du systĂšme bancaire ; la rupture de la paritĂ© interne entre la monnaie scripturale et la monnaie fiduciaire ; la dĂ©sintermĂ©diation accrue attestĂ©e par une importante circulation fiduciaire hors banques, et la dĂ©sarticulation des paiements ; la diminution drastique du taux de liquiditĂ© de l’Ă©conomie, atteignant 4,3% en 1997 contre 10 au cours des pĂ©riodes antĂ©rieures. Pour faire face Ă ces dysfonctionnements, le nouveau gouvernement de la RĂ©publique DĂ©mocratique du Congo incarnĂ© par Mzee Laurent DĂ©sire Kabila avait dĂ©cidĂ©, dĂšs le mois de mai 1997, de confier Ă la Banque Centrale du Congo la tĂąche d’opĂ©rer une rĂ©forme monĂ©taire impliquant le changement de l’unitĂ© monĂ©taire. Câest dans ce cadre que le franc congolais a Ă©tĂ© conçu et mis en circulation en juin 1998 en remplacement du ZaĂŻre monnaie devenu symbole de lâĂ©chec du rĂ©gime dĂ©chu du Mareshal Mobutu Sese Seko.
La rĂ©forme monĂ©taire de 1997 poursuivait les objectifs majeurs suivants : l’unification de l’espace monĂ©taire regroupant toutes les diffĂ©rentes zones monĂ©taires prĂ©cĂ©dentes dont la zone monĂ©taire de deux KasaĂŻ qui utilisait les anciens zaĂŻres, la zone monĂ©taire du reste du pays qui acceptait les nouveaux zaĂŻres; la stabilitĂ© des prix intĂ©rieurs dans un pays oĂč les taux dâinflation Ă©taient dans les mille pour cent; la stabilitĂ© du taux de change qui fluctuait constamment Ă la baisse ; le rĂ©tablissement du systĂšme des paiements ; la restructuration du systĂšme bancaire ; la relance de l’activitĂ© Ă©conomique ; et enfin lâinstitution d’une nouvelle unitĂ© monĂ©taire dĂ©nommĂ©e « le franc congolais ».
Chantal Zock: Quinze plus tard aprÚs cette réforme monétaire, quelle évaluation faites vous du chemin parcouru et des résultats obtenus ?
NOEL K. TSHIANI : La monnaie est le signe le plus visible de la performance Ă©conomique dâun pays. Le Congo a connu depuis plusieurs dĂ©cennies une expĂ©rience inflationniste sans prĂ©cĂ©dent. Sur les quinze derniĂšres annĂ©es, le taux dâinflation moyen est de 104 pour cent par an. Cette situation a fait perdre Ă la monnaie beaucoup de sa valeur et sa crĂ©dibilitĂ©. Introduite en 1998 Ă la paritĂ© de 1,3 francs congolais pour un dollar amĂ©ricain, la monnaie congolaise sâest dĂ©prĂ©ciĂ©e Ă 940 francs congolais contre le billet vert en Novembre 2012. LâĂ©valuation que lâon fait de ces quinze derniĂšres annĂ©es est un constat dâĂ©chec car le franc dâaujourdâhui ne vaut plus rien par rapport Ă celui que le pays avait introduit en juin 1998. Pour bien apprĂ©hender cet Ă©chec, lâĂ©quivalent en franc congolais de cent mille dollars en 1998 ne vaut plus aujourdâhui en Novembre 2012 quâĂ peine cinquante trois cents dâun dollar amĂ©ricain.
La reforme monĂ©taire Ă©tait sensĂ©e marquer le grand changement dans la gestion de la chose publique et inspirer confiance dans lâavenir du pays. Elle Ă©tait supposĂ©e contribuer Ă la stabilisation ou Ă lâamĂ©lioration du pouvoir dâachat des congolais. Mais câest lâinverse qui sâest produit. Sur une pĂ©riode de quinze ans depuis le lancement du franc congolais en 1998, la monnaie nationale sâest dĂ©prĂ©ciĂ©e de prĂšs de 100.000 pour cents et ne vaut plus rien aujourdâhui.
Chantal Zock: Que faut il faire maintenant ?
NOEL K. TSHIANI : Il me semble opportun de repenser la monnaie congolaise ainsi que la structure et le fonctionnement du systĂšme financier congolais afin de les adapter aux impĂ©ratifs de dĂ©veloppement Ă©conomique du pays. Une telle rĂ©flexion doit inclure la reforme de la Banque Centrale du Congo en tant quâautoritĂ© monĂ©taire et catalyseur du dĂ©veloppement du secteur financier et du marchĂ© des capitaux, la restructuration profonde et totale de la monnaie nationale et la redĂ©finition dâune stratĂ©gie et dâune vision de dĂ©veloppement du secteur financier en fonction des ambitions de dĂ©veloppement Ă©conomique dâun pays aussi riche en ressources et vaste quâest la RĂ©publique DĂ©mocratique du Congo.
Chantal Zock: Pourquoi faut il repenser la structure et le fonctionnement du systÚme financier congolais ?
NOEL K. TSHIANI : En ce moment en 2012, la configuration du systĂšme bancaire congolais se prĂ©sente comme suit : 23 banques commerciales; 120 coopĂ©ratives dâĂ©pargne et de crĂ©dit ; 19 institutions de micro finance ; 34 messageries financiĂšres ; et 12 bureaux de change. Toutes ces banques et Ă©tablissements de crĂ©dits ont une caractĂ©ristique commune : ils comptent au total Ă peine 80 agences bancaires en grande partie concentrĂ©s Ă Kinshasa, et nâont pas dâactionnaires congolais importants dans leur capital. On trouve plutĂŽt des banques commerciales et Ă©tablissements de crĂ©dits dont les capitaux appartiennent aux banques Ă©trangĂšres, et aux bilatĂ©raux et autres banquiers privĂ©s Ă©trangers. Il y a lieu de dire que les congolais ont perdu le contrĂŽle du systĂšme bancaire et de la monnaie du fait de lâorigine des capitaux dâune part, et de la dollarisation de lâĂ©conomie dâautre part.
Je nâai rien contre lâarrivĂ©e des capitaux Ă©trangers, mais il faut quâil y ait une juste dose des capitaux nationaux et Ă©trangers pour quâon ait un systĂšme bancaire Ă©quilibrĂ© qui rĂ©ponde vĂ©ritablement aux besoins de dĂ©veloppement du pays et de soutien au secteur privĂ© national. Certains personnes justifient la disparation des nationaux de lâactionnariat des banques et Ă©tablissements financiers au Congo par le fait que ceci constitue la principale caractĂ©ristique du systĂšme bancaire et financier en Afrique. Je pense que cette attitude est trĂšs irresponsable car elle implique une abdication devant ses responsabilitĂ©s et une incapacitĂ© Ă changer les choses pour le bien du peuple congolais. La RĂ©publique DĂ©mocratique du Congo est un grand pays de 72 millions dâhabitants, et donc potentiellement une trĂšs grande Ă©conomie Ă©mergeante. Ce qui nâest pas possible dans certains pays Africains, est tout Ă fait rĂ©alisable dans ce sous-continent si lâon met de lâimagination et le savoir faire collectif au service du peuple congolais sans exclusion aucune.
Il est normal que diffĂ©rents pays se font concurrence pour attirer des capitaux Ă©trangers. La RDC doit aussi mener ce combat avec bravoure, mais pas aveuglement au point dâexclure les nationaux de lâactionnariat des banques au motif simpliste que dans le passĂ©, certaines banques dĂ©tenues par les nationaux sont tombĂ©es en faillite faute de gestionnaires compĂ©tents. Je nâaccepte pas cet argument fataliste et pessimiste dĂ©gradant. Les actionnaires congolais ont besoin de beaucoup de soutiens de la part des autoritĂ©s politiques et monĂ©taires pour percer dans un secteur qui leur reste encore trĂšs fermĂ©. Un pays qui ne contrĂŽle pas sa monnaie et son systĂšme financier, ne contrĂŽle pas son Ă©conomie.
Chantal Zock: Il y a eu quand mĂȘme beaucoup de banques liquidĂ©es pendant ces derniĂšres annĂ©es en RDC. Est-ce que cela a affectĂ© la confiance dans le systĂšme dans le systĂšme financier ?
NOEL K. TSHIANI : Je dĂ©plore la maniĂšre dont certaines banques sont brutalement liquidĂ©es sans que les dĂ©posants soient remboursĂ©s de leurs dĂ©pĂŽts et nâaient mĂȘme pas un seul moyen de recours. De 2000 Ă ce jour, dix banques ont Ă©tĂ© liquidĂ©es en RDC. La derniĂšre liquidation est celle de la Banque Congolaise intervenue en Janvier 2011.
Quand il nây a pas dâinstitution de garantie des dĂ©pĂŽts, il est Ă©vident que les dĂ©posants font confiance Ă lâautoritĂ© monĂ©taire qui assure la surveillance et le contrĂŽle du systĂšme bancaire. En cas de liquidation dâune banque commerciale tel est le cas actuellement de la Banque congolaise et de toutes les autres liquidations antĂ©rieures, il faut que la Banque Centrale du Congo et le Gouvernement assument la responsabilitĂ© des dĂ©pĂŽts, sinon lâon dĂ©truit davantage la confiance du public dans le systĂšme bancaire. Une telle confiance est dĂ©jĂ au plus bas niveau dans un pays oĂč le taux de bancarisation nâest que de 0,9 pour cent de la population (soit environ 650.000 comptes bancaires sur une population de 72 million dâhabitants), de loin infĂ©rieur Ă la moyenne africaine de 25 pour cent. A ma connaissance, câest lâun des taux de bancarisation les plus faibles du monde. Le pays ne peut donc pas se contenter de la situation actuelle du systĂšme bancaire qui ne peut vĂ©ritablement pas soutenir le dĂ©veloppement Ă©conomique et satisfaire aux besoins rĂ©els du secteur privĂ© et du public congolais. Un tel constant interpelle les dĂ©cideurs et exigent une nouvelle vision, et une autre façon de faire les choses.
Mon avis, Il faut lier le dĂ©veloppement du secteur financier congolais Ă lâĂ©volution du secteur privĂ© et de lâĂ©conomie dans le pays. Les banques et Ă©tablissements financiers accompagnent le secteur privĂ©. Pour que le secteur financier se dĂ©veloppe, il faut que le secteur privĂ© Ă©volue dans un environnement favorable Ă son expansion. Câest pour cela que les autoritĂ©s gouvernementales doivent accĂ©lĂ©rer les reformes visant lâamĂ©lioration de lâenvironnement des affaires.
Chantal Zock: Revenons Ă la monnaie congolaise. Quelles sont les causes de la chute vertigineuse de la monnaie nationale congolaise depuis 1997Â ?
NOEL K. TSHIANI : Les causes de la chute de la monnaie congolaise sur les quinze derniĂšres annĂ©es sont multiples et incluent la culture de tricherie au niveau de la haute direction de la Banque Centrale du Congo (un mandat du gouverneur de la Banque Centrale du Congo initialement prĂ©vu pour cinq en 1997 renouvelable une fois, a Ă©tĂ© Ă©tendu de façon secrĂšte Ă quinze ans Ă travers des manĆuvres frauduleuses entre le Gouverneur de la Banque centrale du Congo et ses complices au niveau de la PrĂ©sidence), lâabsence dâune vision de dĂ©veloppement du secteur financier, lâabsence dâune distance suffisante entre la Banque centrale et la branche exĂ©cutive du gouvernement, les questions de gouvernance et de conflits dâintĂ©rĂȘts au niveau de lâautoritĂ© monĂ©taire et de certaines institutions financiĂšres importantes, la qualitĂ© des produits et services de la banque centrale, lâabsence des incitations appropriĂ©es pour le personnel de la banque centrale, le comportement affairiste des dirigeants de la Banque Centrale du Congo  et enfin lâenvironnement inappropriĂ© de la banque y compris des infrastructures physiques, systĂšmes dâinformation et procĂ©dures de fonctionnement et de gestion de risques.
Toutes ces dĂ©faillances amplifient les consĂ©quences dans un contexte national marquĂ© par un environnement politique instable pendant plusieurs annĂ©es, le manque de cohĂ©rence entre les politiques monĂ©taire et budgĂ©taires, le manque dâune stratĂ©gie cohĂ©rente de dĂ©veloppement du pays, lâinexistence de politiques Ă©conomiques et financiĂšres saines, lâabsence totale dâune discipline budgĂ©taire et fiscale, lâinsuffisance de la production nationale, et la mauvaise gestion des ressources Ă Â plusieurs niveaux.
Chantal Zock: Vous parlez de manque de vision de dĂ©veloppement du secteur financier, mais il y a quand augmentation du nombre des banques en RDC pendant les quinze derniĂšres ? Quâen dites vous ?
NOEL K. TSHIANI : Je partage le constat que les banques et Ă©tablissements financiers fleurissent au Congo pendant ces quinze derniĂšrres annĂ©es (ce quâil faut saluer dâailleurs). Mais la question fondamentale reste celle de lâadĂ©quation du systĂšme financier Congolais dans son ensemble aux besoins de dĂ©veloppement du pays. Câest pour cela que jâappelle Ă une prise de conscience nationale pour que la RĂ©publique DĂ©mocratique du Congo se dote en urgence dâune vision claire de dĂ©veloppement du secteur financier qui soutienne les ambitions de croissance Ă©conomique accĂ©lĂ©rĂ©e et dâun dĂ©veloppement Ă©conomique et social axĂ© sur la dynamique du secteur privĂ©. Sans cette vision, la multiplicitĂ© de petites banques Ă©trangĂšres concentrĂ©es pour lâessentiel Ă Kinshasa, reste sans impact tangible et rĂ©el sur le vĂ©cu quotidien des Congolais et sur lâĂ©conomie nationale. Il faut encourager lâĂ©mergence des trois ou quatre grandes banques nationales qui accompagneraient le dĂ©veloppement Ă©conomique du pays et qui seraient un relais de la vision de lâautoritĂ© monĂ©taire et du leadership politique du pays.
Chantal Zock: Vous dites dans votre livre que lâĂ©conomie de la RDC est dollarisĂ©e Ă 90 pour cent ? Est-ce une bonne ou mauvaise chose pour le pays ?
NOEL K. TSHIANI : Je tiens Ă rappeler que la Constitution de la RĂ©publique DĂ©mocratique du Congo (complĂ©tĂ©e par lâarticle 7 de la Loi 005/2002 du 7 Mai 2002 sur lâOrganisation et le Fonctionnement de la Banque Centrale du Congo) est trĂšs claire dans ses articles 170 et 176 qui stipulent dâune part que lâunitĂ© monĂ©taire de la RĂ©publique DĂ©mocratique du Congo est le franc congolais ; et dâautre part que « la Banque Centrale du Congo est seule habilitĂ©e, sur le territoire national, Ă Ă©mettre des billets et piĂšces de monnaie ayant cours lĂ©gal. Les monnaies et piĂšces de monnaie ayant cours lĂ©gal sont libellĂ©es dans lâunitĂ© monĂ©taire de la RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo, le franc congolais ou dans ses sous-unitĂ©s». La situation monĂ©taire actuelle de la RĂ©publique DĂ©mocratique du Congo se caractĂ©rise par les Ă©lĂ©ments suivants : le manque dâunification de l’espace monĂ©taire étant donnĂ© que plusieurs monnaies circulent concomitamment sur toute lâĂ©tendue de la RĂ©publique, et notamment le Franc congolais, le dollar amĂ©ricain, lâeuro, le franc CFA, le schilling ougandais, le franc rwandais, le kwacha zambien, le kwanza angolais et le schilling tanzanien ; lâinstabilitĂ© chronique du taux de change qui est passĂ© de 1,3 francs congolais en juin 1998 Ă 940 Francs congolais contre un dollar amĂ©ricain en Novembre  2012 ; lâinstabilitĂ© continue des prix; le dysfonctionnement du systĂšme des paiements ; la paralysie du systĂšme bancaire ; la stagnation de l’activitĂ© Ă©conomique ; et lâabsence de lâexclusivitĂ© monĂ©taire avec la dollarisation poussĂ©e et Ă©hontĂ©e de lâĂ©conomie. La dollarisation qui laisse le dollar amĂ©ricain circuler librement au Congo constitue une violation fragrante de ces dispositions constitutionnelles. Et toute rĂ©glementation de change qui autorise et officialise la dollarisation est aussi contraire Ă ces dispositions constitutionnelles. Câest pour cette raison que je pense quâil est temps quâon respecte la constitution du pays tant que ces dispositions constitutionnelles nâont pas Ă©tĂ© modifiĂ©es.
La dollarisation appauvrit la RĂ©publique DĂ©mocratique du Congo au profit des Etats Unis dâAmĂ©rique et favorise le blanchiment dâargent salle. Les revenus de seigneuriage reviennent logiquement Ă lâĂ©metteur de la monnaie en circulation dans un pays. Les revenus de seigneuriage sur les dollars circulant en RĂ©publique DĂ©mocratique du Congo ne reviennent ni Ă la Banque Centrale du Congo, ni Ă la RĂ©publique DĂ©mocratique du Congo, mais plutĂŽt Ă lâĂ©metteur des dollars qui est la RĂ©serve FĂ©dĂ©rale des Ătats Unis dâAmĂ©rique (Banque Centrale AmĂ©ricaine). Comme Il nâexiste pas dâaccord de rĂ©trocession des revenus de seigneuriage entre la RĂ©publique DĂ©mocratique du Congo et les Etats Unis dâAmĂ©rique, les Etats Unis dâAmĂ©rique se font du bĂ©nĂ©fice (revenus de seigneuriage) en laissant circuler leur monnaie en RĂ©publique DĂ©mocratique du Congo au moment oĂč les pertes dâexploitation de la Banque Centrale du Congo (devenues chroniques depuis un certain temps) sont financĂ©es par des subventions dâexploitation quâapprouve le Parlement congolais annĂ©e aprĂšs annĂ©e Ă la demande de lâautoritĂ© monĂ©taire. Mon estimation est que la RDC perd prĂšs de 600 millions de revenus de seigneuriage chaque annĂ©e. Ce phĂ©nomĂšne constitue un vĂ©ritable flĂ©au qui interpelle la Banque Centrale du Congo, et le Gouvernement si on veut dâune part reprendre le contrĂŽle de sa monnaie et recouvrer la souverainetĂ© monĂ©taire nationale, et dâautre part mettre fin au dĂ©ficit de lâautoritĂ© monĂ©taire en diversifiant ses sources de revenus, y inclus ceux de seigneuriage.
Chantal Zock: Comment mettre fin Ă la dollarisation de lâĂ©conomie en RDC ?
La fin de la dollarisation de lâĂ©conomie ne se dĂ©crĂšte pas du jour au lendemain par une baguette magique. Si cet avis est partagĂ©, il ne reste pas moins vrai quâil faut que le Congo ait un plan clair avec un horizon temporel raisonnable pour mettre fin Ă la dollarisation afin de ne pas laisser perdurer la situation actuelle indĂ©finiment. Câest Ă ce prix que le pays reprendrait le contrĂŽle non seulement de sa monnaie, de son systĂšme financier et aussi de son Ă©conomie. Il est bien entendu que dans cet horizon temporel raisonnable et rĂ©aliste, il faut que la RĂ©publique DĂ©mocratique du Congo continue Ă renforcer sa crĂ©dibilitĂ© Ă travers une gestion macroĂ©conomique rigoureuse notamment en maintenant un niveau dâinflation faible, rĂ©gulier et prĂ©visible, ce qui nâest pas Ă©vident lorsquâon ne contrĂŽle pas entiĂšrement la masse monĂ©taire circulant dans le pays. La question de la qualitĂ©, du degrĂ© et de la pĂ©rennitĂ© de la stabilisation macroĂ©conomique est ainsi posĂ©e. Sans verser dans la thĂ©orie, une loi sur la reforme du systĂšme de paiement au Congo sâimpose. Une telle loi devrait couvrir les moyens de paiements conformes aux dispositions constitutionnelles en vigueur, la monnaie acceptable pour les transactions dans le pays, les sanctions et amendes des rĂ©cidivitĂ©s, et surtout le dĂ©lai raisonnable et rĂ©aliste pour le passage dâun systĂšme de dollarisation Ă Â celui oĂč une monnaie nationale crĂ©dible devient effective conformĂ©ment Ă la constitution du pays. La fin de la dollarisation doit ĂȘtre prĂ©cĂ©dĂ©e et accompagnĂ©e dâune longue campagne de communication pour que la population comprenne le bien-fondĂ© de la dĂ©marche et sâapproprie le processus. Il faudra donc faire un bon mĂ©lange des rĂšgles de dollarisation basĂ©es sur le marchĂ© et la persuasion, et une certaine dose de rĂšglementation. La seule bonne volontĂ© ne suffit.
Chantal Zock: Faut il aussi faire une rĂ©forme monĂ©taire dans la cadre de votre bataille pour doter la RDC dââ une monnaie nationale crĂ©dible ?
NOEL K. TSHIANI : Etant donnĂ© que institutions de la RĂ©publique sont en place, et parce que lâindĂ©pendance de la Banque centrale est prescrite dans la constitution du pays et dans ses statuts, je pense quâil est opportun de  procĂ©der Ă la rĂ©forme profonde de la Banque Centrale du Congo, du secteur financier et du secteur de la monnaie qui devra constituer un appui important aux efforts de mobilisation de ressources indispensables pour la mise en Ćuvre dâune vĂ©ritable nouvelle vision de dĂ©veloppement du pays. Cette rĂ©forme doit constituer un bon complĂ©ment aux efforts de redressement Ă©conomique entrepris par le gouvernement dans tous les secteurs afin de relancer lâĂ©conomie nationale et crĂ©er la base dâune croissance Ă©conomique durable, condition sine qua non pour crĂ©er des emplois massifs et amĂ©liorer les conditions sociales de la population.
Une nouvelle rĂ©forme monĂ©taire est vraiment nĂ©cessaire pour plusieurs raisons. Dâabord parce que la nomenclature actuelle des billets de banque est hors dâĂ©tat dâusage. Le coĂ»t de fabrication des billets Ă©tant devenu trop Ă©levĂ© par rapport Ă leur valeur faciale, la monnaie congolaise est devenue difficilement utilisable. Lâintroduction en juillet 2012 des billets de 1.000 Ă 10.000 francs congolais nâest pas suffisante et ne constitue a mon avis quâun palliatif qui ne rĂ©sout pas les problĂšmes liĂ©s a lâirrationalitĂ© de la monnaie congolaise dans sa configuration actuelle. Ensuite il existe deux masses monĂ©taires distinctes au Congo : une masse monĂ©taire en franc congolais et une masse monĂ©taire en dollar. La Banque centrale ne contrĂŽle pas la masse monĂ©taire en dollar qui est la plus importante en volume. De ce fait, la Banque centrale ne peut pas conduire une politique monĂ©taire crĂ©dible car tous ses instruments (taux directeurs, taux de rĂ©serves obligatoires, et interventions sur le marchĂ© de change) sont sans effet rĂ©el et durable sur lâĂ©conomie.
La reforme monĂ©taire ne doit pas ĂȘtre comprise comme lâintroduction de signes monĂ©taires de grande dĂ©nomination qui sont dâailleurs porteurs dâun effet psychologique hyper-inflationniste important. Lâintroduction de tels billets ne peut quâentrainer des consĂ©quences dĂ©vastatrices sur le pouvoir dâachat de la population. Le public congolais en a dĂ©jĂ souffert dans le passĂ©.
Pour faire face Ă cette situation, la Banque centrale et le gouvernement doivent travailler de concert pour rĂ©tablir une discipline pouvant permettre la conception et la mise en Ćuvre dâune politique monĂ©taire et de change saine et crĂ©dible. Une telle discipline implique dâune part la mise en place dâun Etat de droit fonctionnel et le respect des statuts de la Banque, et dâautre part le soutien de la politique Ă©conomique du gouvernement et de la vision du leadership politique du pays ; le respect des principes de lâorthodoxie budgĂ©taire et financiĂšre; une bonne coordination entre les politiques monĂ©taires et budgĂ©taires, lâengagement et le leadership du ministĂšre des finances dans la restructuration du secteur financier, et lâengagement de la Banque centrale Ă se restructurer elle-mĂȘme pour devenir une institution moderne en hommes, instruments, politiques et infrastructures. Cette discipline exige une volontĂ© politique ferme pour mettre fin Ă la dollarisation qui fait perdre au Congo et Ă la Banque centrale les revenus de seigneuriage et de change, et contribue Ă aggraver le dĂ©ficit de lâautoritĂ© monĂ©taire et du budget de lâEtat. La dollarisation qui avait permis Ă lâĂ©conomie congolaise de survivre pendant la pĂ©riode de guerre marquĂ©e par lâinstabilitĂ© chronique du cadre macroĂ©conomique et lâhyperinflation, ne se justifie plus aujourdâhui comme systĂšme monĂ©taire dans un pays souverain. La dollarisation ne permet pas Ă la Banque centrale de jouer son rĂŽle de prĂ©teur de dernier ressort en cas de difficultĂ©s du systĂšme financier, et constitue un signe visible de perte de la souverainetĂ© monĂ©taire par le Congo. La banque centrale et le gouvernement doivent y mettre fin de toute urgence afin de rĂ©tablir la souverainetĂ© monĂ©taire nationale dans lâintĂ©rĂȘt supĂ©rieur du pays et du peuple congolais.
Les perspectives pour une monnaie nationale crĂ©dible sont liĂ©es Ă celle de lâĂ©conomie congolaise et exigent la poursuite des rĂ©formes multisectorielles, en particulier dans le domaine de l’assainissement des finances publiques, du renforcement de l’intĂ©gration Ă©conomique nationale, de la stabilitĂ© socio-politique, de lâamĂ©lioration de la gouvernance politique et Ă©conomique, de la mise en place dâun environnement incitatif pour le secteur privĂ©, de la construction des infrastructures Ă©conomiques et sociales, de la valorisation des ressources humaines et naturelles et de la relance durable de la production nationale. Je suis conscient du fait quâon ne peut pas simplement combattre la dollarisation par une baguette magique. Il faut y aller par Ă©tapes, en commençant par changer les conditions qui ont conduit Ă la perte de confiance dans la monnaie nationale. Câest pour cette raison quâune stratĂ©gie globale de dĂ©veloppement du secteur financier, de dĂ©veloppement du secteur privĂ© et de relance Ă©conomique est primordiale. Câest pour cela quâil faut inscrire cet exercice dans le cadre dâun programme intĂ©grĂ© visant Ă mettre en place au prĂ©alable un vĂ©ritable Etat de droit et RĂ©publique DĂ©mocratique du Congo.
Chantal Zock: Un mot de la fin ?
NOEL K. TSHIANI : Un pays qui ne contrĂŽle pas sa monnaie et son systĂšme financier, ne contrĂŽle pas son Ă©conomie. La monnaie est un levier important de gestion macroĂ©conomique. Une politique monĂ©taire crĂ©dible ne peut ĂȘtre menĂ©e au Congo tant que lâon nâaura pas rĂ©tabli la confiance dans le pays et dans sa gouvernance dâune part, dâautre part dans lâĂ©conomie nationale et dans le franc congolais pour en faire la seule monnaie ayant court lĂ©gal sur lâĂ©tendue de la RĂ©publique conformĂ©ment Ă la constitution du pays. Si, au sortir de la deuxiĂšme guerre mondiale, les Allemands avaient rĂ©ussi a sortir leur pays de la merde pour se donner une Ă©conomie florissante et une monnaie nationale crĂ©dible, cela est tout a fait aussi possible dans ce mon pays, mais moyennant une certaine façon de faire les choses et de gĂ©rer le pays. A mes compatriotes, je voudrais dire quâune monnaie nationale crĂ©dible est tout Ă fait possible en RĂ©publique DĂ©mocratique du Congo. Mais pour cela, nous devrons situer cette vision dans le cadre des rĂ©formes dâensemble englobant la politique, lâĂ©conomie et la monnaie.