LES CHOIX DE LA MATINALE
Cette semaine, la rĂ©daction du « Monde des livres » vous propose de vous plonger dans le Charlie Hebdo dâavant la barbarie du 7 janvier 2015, racontĂ© par Luz, ou dâexplorer le lien entre peine capitale et construction de lâEtat.
BD. « Indélébiles », de Luz
Il semble inconcevable dâĂ©crire un livre sur Charlie Hebdo sans parler du 7 janvier 2015. Luz lâa fait, pourtant. Membre de la rĂ©daction du magazine satirique pendant plus de vingt ans, le dessinateur Ă©chappa aux balles des frĂšres Kouachi pour avoir Ă©tĂ© en retard Ă la confĂ©rence de rĂ©daction. Dans Catharsis, sorti quatre mois aprĂšs lâattentat (Futuropolis), il avait relatĂ© son quotidien de miraculĂ©, sans jamais verser dans le pathos, prĂ©fĂ©rant user du seul levier en sa possession : lâhumour.
Si lâon y rit autant, le propos est tout autre dans IndĂ©lĂ©biles, puisquâil sâagit de raconter lâaventure collective â et joyeusement foutraque â qui prĂ©cĂ©da la barbarie. Les belles annĂ©es, en somme. Les copains, la dĂ©connade Ă plein tube, le bonheur de dessiner .
En vingt-trois ans de Charlie â quâil a quittĂ© en mai 2015 â Luz a accumulĂ© dâinnombrables anecdotes, souvent rapportĂ©es ici avec autodĂ©rision. Lâancien « puceau tourangeau » montĂ© Ă Â la capitale dans lâespoir de placer des dessins au Canard enchaĂźnĂ© sâamuse, et nous amuse, Ă ressusciter une rĂ©daction vouĂ©e au traitement caustique de lâactualitĂ©, oĂč se mĂȘlent les anciens (GĂ©bĂ©, Cabu, WolinskiâŠ) et les sales gosses, comme lui ou Charb.
Volontairement, Luz nâĂ©voque pas les tensions et les engueulades au sein de la rĂ©daction, pour se concentrer sur la question du dessin, sujet dâharmonie, auquel il attribue un rĂŽle de personnage Ă part entiĂšre ; de vieux pote indĂ©fectible, incarnĂ© par les taches ineffaçables dâencre de Chine qui maculent ses doigts, ou par ces bouts de gomme usĂ©e ayant appartenu aux confrĂšres assassinĂ©s, conservĂ©s comme de prĂ©cieuses reliques. FrĂ©dĂ©ric Potet
« Indélébiles », de Luz, Futuropolis, 320 p., 24 ⏠(en librairie le 2 novembre).
HISTOIRE. « Condamner à mort au Moyen Age », de Claude Gauvard
Dans cet ouvrage longtemps attendu, Claude Gauvard invite Ă revoir nos prĂ©jugĂ©s, Ă Â commencer par la frĂ©quence des exĂ©cutions capitales au Moyen Age, qui Ă©taient rares : une tous les quatre ans Ă Lyon et, dans les cas extrĂȘmes que sont la Normandie ou le Comtat Venaissin, une par an. A la peine capitale, le Moyen Age prĂ©fĂšre une mort symbolique, le bannissement ou lâamende, voire la composition entre les parties, hors du tribunal.
Mais la force singuliĂšre de lâouvrage rĂ©side avant tout dans le lien puissamment nouĂ© entre peine de mort et construction Ă©tatique en France. Lâhistorienne identifie un basculement essentiel entre les XIIIe et XVe  siĂšcles : condamner Ă mort devient un « acte rendu pour rĂ©parer lâoffense que le crime et le criminel ont faite au roi et Ă la chose publique » plus quâĂ la victime. Elle nâest pas une vengeance. Et la repentance ouvre la voie vers la grĂące royale.
Claude Gauvard rĂ©pĂšte ici sa conviction profonde : ce nâest pas par la force, mais par la misĂ©ricorde et le droit que lâEtat est nĂ© au Moyen Age. La peine de mort en est le parfait exemple : câest par les lettres de rĂ©mission quâil accorde aux condamnĂ©s Ă mort, et par la rĂ©glementation toujours plus savante des exĂ©cutions par le Parlement de Paris, que le roi assoit progressivement lâidĂ©e que la peine capitale est un monopole dâEtat. Marie Dejoux
« Condamner Ă mort au Moyen Age », de Claude Gauvard, PUF, 368 p., 24 âŹ.
ROMAN. « Isidore et les autres », de Camille Bordas
Sur le plan scolaire, les cinq premiers enfants de la famille Mazal peuvent ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme des surdouĂ©s. Ils remplissent des dossiers de candidature en classe prĂ©pa quand les enfants de leur Ăąge sont encore au collĂšge. Ils cherchent un nouveau sujet de thĂšse Ă peine leur premier doctorat obtenu. SĂ»rs de leur bon goĂ»t comme de leur intelligence, ils ne doutent pas un instant de leur capacitĂ© Ă rĂ©ussir leur vie.
Aucune difficultĂ© ne devrait leur rĂ©sister , puisquâils ont toutes les clĂ©s pour comprendre le monde qui les entoure. Encore faudrait-il, bien sĂ»r, quâils y prĂȘtent attention. Le rĂ©el, on sâen doute, va se rappeler Ă eux avec brutalitĂ©.
Câest Isidore, le sixiĂšme enfant de la fratrie, 11 ans au dĂ©but du roman, qui observe et essaie de comprendre les agissements des membres de sa famille. Contrairement Ă ses frĂšres et sĆurs, il nâa sautĂ© aucune classe. Mais sa scolaritĂ© se dĂ©roule sans encombre. Un enfant normal, en somme. Ce qui suffit Ă le rendre diffĂ©rent. Et Ă justifier la spontanĂ©itĂ© et la sensibilitĂ© dont il est le seul Ă faire preuve chez les Mazal. Sa parole bienveillante et futĂ©e dope le rĂ©cit, en lui confĂ©rant Ă©nergie et naturel.
Ecrit en anglais par la française Camille Bordas, qui vit Ă Chicago (Illinois), et traduit par elle-mĂȘme, Isidore et les autres crĂ©e une merveilleuse figure dâadolescent, tout en auscultant avec une gĂ©nĂ©reuse luciditĂ© la façon dont chacun des personnages â chacun de nous, aussi bien â organise le passage des livres Ă la vie, et inversement. Florence Bouchy
« Isidore et les autres », de Camille Bordas, Inculte, 414 p., 19,90 âŹ.
PHILOSOPHIE. « Devant la beautĂ© de la nature », dâAlexandre Lacroix
La nature, objet de tant de nos angoisses aujourdâhui, peut-elle demeurer une cause dâĂ©merveillement ? La beautĂ© sâoffre autour de nous avec profusion, et nous vivons en somnambules. Tel est le point de dĂ©part de lâenquĂȘte philosophique quâAlexandre Lacroix consacre Ă une question Ă la fois centrale et peu frĂ©quentĂ©e : celle de la place quâoccupe dans nos vies la splendeur du monde.
Devant la beautĂ© de la nature se prĂ©sente comme une courbe tracĂ©e entre le saisissement intime face Ă la nature et la question mĂ©taphysique de notre place en elle. Courbe qui prend aussi la forme dâun voyage Ă travers les souvenirs de lâauteur. Progressivement, se construit une thĂ©orie en Ă©clats, faite de bribes dâhistoire des idĂ©es philosophiques et scientifiques reliĂ©es par lâinterrogation continue de lâauteur sur sa propre expĂ©rience.
Une thĂ©orie ainsi dirigĂ©e autant vers la connaissance que vers une tentative de dĂ©finition dâun bon usage de la nature. Non seulement, lâhumanitĂ© met aujourdâhui la nature en danger, mais elle prend le risque de sâĂ©tioler en sâĂ©loignant de cette « source » inĂ©puisable, qui « surgit sans arrĂȘt autour de nous » . Sa promenade savante Ă travers les idĂ©es et les sensations nous plonge dans ce flux Ă mesure quâelle nous le fait connaĂźtre ; elle a la douceur un peu dĂ©chirante, et lâĂ©lan, de retrouvailles. Florent Georgesco
« Devant la beautĂ© de la nature », dâAlexandre Lacroix, Allary, 444 p., 22,90 âŹ.