Il suffit de se rendre dans les librairies françaises pour constater que les comics, les bandes dessinĂ©es dâorigine amĂ©ricaine et britannique, ont pris de plus en plus de place sur les Ă©tagĂšres ces derniĂšres annĂ©es. Dans le sillage des historiques Panini, Delcourt puis plus tard Urban comics â le trio de tĂȘte â, plusieurs maisons dâĂ©dition ont lancĂ© leur label. La grande majoritĂ© de ces derniers, quâils soient David ou Goliath, vont se cĂŽtoyer dans les allĂ©es de la Comic-Con Paris, dont la quatriĂšme Ă©dition se dĂ©roule du vendredi 26 au dimanche 28 octobre, Ă La Grande halle de la Villette.
Ces derniers sont dans lâensemble satisfaits de leurs rĂ©sultats et du dynamisme de leur secteur. « On avait un objectif de rentabilitĂ© sur trois ans, on lâa Ă©tĂ© en huit mois », se fĂ©licite François HercouĂ«t, directeur Ă©ditorial dâUrban comics, lâĂ©diteur des ultrapopulaires sĂ©ries « Batman » qui dĂ©pend du mastodonte de la BD Dargaud. Chez les indĂ©pendants, Bliss a par exemple embauchĂ© sa premiĂšre salariĂ©e cette annĂ©e, soit deux ans et demi aprĂšs son lancement, et sâoffre un stand au Comic-Con de 24 mĂštres carrĂ©s contre six il y a trois ans.
Six cents titres par an
Mais la rĂ©alitĂ© nâest pas aussi simple. Ce secteur reste le « petit Poucet » de la BD : selon le Syndicat national de lâĂ©dition et lâinstitut de sondage GFK, le chiffre dâaffaires global du comics sâĂ©levait, en 2016, Ă 45 millions dâeuros, moins que la moitiĂ© de celui gĂ©nĂ©rĂ© par le manga. AprĂšs avoir connu une explosion des ventes avec une croissance de 275 % entre 2007 et 2017, le marchĂ© du comics en France amorce un lĂ©ger recul.
Avec quelque six cents titres anglo-saxons publiĂ©s par an par lâensemble des Ă©diteurs français, tous sâaccordent Ă dire que le marchĂ© est saturĂ©. MĂ©caniquement, tous les albums nâauront pas la chance de percer ou dâattirer lâattention. « Aujourdâhui, pour une sĂ©rie qui va se vendre relativement bien, on en a dix qui font moins de mille exemplaires vendus », Ă©value Thierry Mornet, responsable de Delcourt comics.
« Une dizaine de titres par mois, câest une nĂ©cessitĂ© pour faire exister une marque »
Si certaines maisons ont dĂ©cidĂ© de rĂ©duire leur programmation, dâautres comme Panini et Urban comics, Ă©diteurs exclusifs en France des majors amĂ©ricaines Marvel et DC, continuent dâinonder le marchĂ©. « On a commencĂ© fort, dĂšs notre lancement en 2012, avec une dizaine de titres par mois. Câest une nĂ©cessitĂ© pour faire exister une marque », estime François HercouĂ«t dâUrban comics. « Nous sommes dĂ©pendants de la stratĂ©gie et de la volumĂ©trie de publication de Marvel », reconnaĂźt, de son cĂŽtĂ©, SĂ©bastien Dallain, son homologue chez Panini, Ă plus forte raison depuis que Marvel a achetĂ© en 1994 lâentreprise italienne, qui sâest rendue cĂ©lĂšbre pour ses albums de vignettes Ă collectionner. Une inflation qui, Ă terme, peut surtout porter prĂ©judice en bout de chaĂźne aux librairies, qui nâont pas une trĂ©sorerie illimitĂ©e et ne peuvent pas forcĂ©ment suivre toutes les sorties.
Le carton inattendu de « Rick et Morty »
Car si lâoffre sâest Ă©tendue, le lectorat nâa pas crĂ» Ă la mĂȘme vitesse. Avec actuellement 900 000 acheteurs français de comics, selon le Syndicat national de lâĂ©dition â en comparaison des 6,9 millions dâacheteurs de BD franco-belge â, ce marchĂ© de niche sâest Ă©largi depuis une petite dizaine dâannĂ©es.
Date Ă laquelle les comics se sont vendus en librairies plutĂŽt quâen kiosques et maisons de presse, son systĂšme de distribution originel mais chancelant. LâarrivĂ©e massive en librairie sâest aussi accompagnĂ©e dâune autre façon dâĂ©diter les comics. Au lieu des fascicules consommables qui se multipliaient au risque de perdre les lecteurs les moins aguerris, les Ă©diteurs ont fait le choix de publier de beaux ouvrages cartonnĂ©s, regroupant les sĂ©ries au complet, avec des chronologies entiĂšres ou des compilations dâun mĂȘme auteur.
« Avec âThe Walking Deadâ, on est au-delĂ du succĂšs »
Câest ainsi quâa procĂ©dĂ© la petite entreprise Bliss comics qui, depuis 2016, essaie de redonner une visibilitĂ© et une cohĂ©rence Ă lâunivers de superhĂ©ros amĂ©ricains de la maison Valiant (Faith, Bloodshot). « Mon but Ă©tait de produire des bouquins que jâaurais voulu avoir comme lecteur », explique son fondateur Florent Degletagne.
Ces gros volumes peuvent toutefois coĂ»ter une trentaine dâeuros, un tarif qui peut dissuader les indĂ©cis ou les plus jeunes. Car les comics peinent encore Ă sĂ©duire un trĂšs large public, Ă lâexception de cas trĂšs rares comme The Walking Dead. « Câest de trĂšs loin le titre numĂ©ro un. Aujourdâhui quand on regarde le marchĂ© du comics français, on retire son chiffre systĂ©matiquement sinon câest faussĂ©, explique Thierry Mornet, de Delcourt, son Ă©diteur français. On est au-delĂ du succĂšs, câest un vĂ©ritable phĂ©nomĂšne avec pas loin de cinq millions dâexemplaires Ă©coulĂ©s sur la sĂ©rie de trente tomes. »
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LâannĂ©e 2018 a aussi Ă©tĂ© marquĂ©e par le dĂ©collage incroyable de la BD Rick et Morty dĂ©rivĂ©e de la sĂ©rie animĂ©e phĂ©nomĂšne. Le tome 1, qui a marquĂ© le lancement en janvier du petit label Hi Comics de la maison dâĂ©dition Bragelonne, sâest Ă©coulĂ© Ă plus de 30 000 exemplaires, et sâest hissĂ© au sommet des ventes françaises, juste derriĂšre The Walking Dead.
« Deux mille exemplaires vendus, câest le chiffre Ă Â partir duquel le titre devient rentable »
« Câest toujours difficile dâexpliquer pourquoi une BD marche et pas une autre », estime Basile BĂ©guerie, qui sâoccupe de la collection comics Paperback, lancĂ©e il y a quelques mois par Casterman. « Dans le comics, le chiffre-clĂ© câest deux mille exemplaires vendus. Câest le chiffre Ă partir duquel le titre devient rentable et oĂč il a une raison dâexister », explique Sullivan Rouaud, responsable dâHi Comics. A trois mille, les Ă©diteurs considĂšrent que le titre est solide ; Ă cinq mille ventes, ils commencent Ă parler de rĂ©ussite.
Pour toucher le grand public et les lecteurs de BD franco-belge, il est difficile de tout parier sur la sortie dâun film ou dâune sĂ©rie. Les succĂšs de Rick et Morty, de The Walking Dead ou encore Deadpool doivent certes beaucoup Ă leurs adaptations sur Ă©cran, mais cela nâa pas forcĂ©ment Ă©tĂ© le cas de Black Panther, malgrĂ© son Ă©norme carton au box-office.
« Se tourner vers les lectrices »
Le taux de conversion des spectateurs en lecteurs reste encore faible. Pour Olivier Jalabert, le directeur Ă©ditorial de GlĂ©nat comics, branche lancĂ©e en 2015 en se positionnant sur des Ćuvres indĂ©pendantes, « un des leviers pour sortir du lectorat habituel est de se tourner vers les lectrices ». Une idĂ©e qui trotte dans la tĂȘte de plusieurs Ă©diteurs dâautant que les catalogues comics comportent des titres avec des hĂ©roĂŻnes intĂ©ressantes, mais aussi depuis que des Ă©tudes de marchĂ©, notamment portĂ©es par lâinstitut de sondage GFK, montrent que ce sont les femmes qui achĂštent le plus de BD, en gĂ©nĂ©ral.
« On est en concurrence avec les plates-formes de VOD »
Une stratégie qui a aussi poussé les éditeurs à investir autant que possible tous les champs de la BD américaine, bien au-delà des superhéros en slip moulant, et à proposer un foisonnement de genres : roman graphique, tranche de vie, science-fiction, polar, etc.
Parce que les Ă©diteurs sont plus nombreux sur lâĂ©chiquier, le prix des licences, notamment dâauteurs indĂ©pendants, a flambĂ© « de façon dĂ©raisonnable, doublant, voire triplant », assurent tous les acteurs, sans donner de prix. « On peut quelque part parler de boursicotage oĂč des paris sont faits sur des franchises sans ĂȘtre sĂ»rs de leur rentabilité », admet Laurent Lerner, le fondateur de Delirium, petit Ă©diteur indĂ©pendant qui sâĂ©vertue Ă republier lâĆuvre de Richard Corben, Grand Prix de la ville dâAngoulĂȘme 2018. Ce dernier estime ne pas avoir les moyens ou lâenvie de rentrer dans ce genre de compĂ©tition : « Les ayants droit amĂ©ricains cĂšdent au plus offrant, câest ainsi que ça marche. »
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Difficile pour les maisons dâĂ©dition Ă un ou deux salariĂ©s dâexister depuis quâelles se voient concurrencĂ©es sur les catalogues de titres indĂ©pendants ou confidentiels par de grands groupes de BD. « On est en concurrence non seulement les uns avec les autres, mais surtout avec les autres formes de divertissement comme les plates-formes de VOD [vidĂ©o Ă la demande]. Car pourquoi aller acheter un tome Ă 15 euros quand, pour 10 euros par mois, tu as un abonnement illimité ? », complĂšte Basile BĂ©guerie, de Casterman. « La leçon quâil faut retenir, selon Olivier Jalabert de GlĂ©nat, câest que contrairement Ă ce que pourrait faire croire lâeffet Hollywood, nous ne sommes pas dans un Eldorado du comics. »