Câest une fuite sans prĂ©cĂ©dent. Des milliers de pages de documents confidentiels des Nations unies relatifs Ă lâassassinat de deux experts mandatĂ©s par le Conseil de sĂ©curitĂ©. Michael Sharp et Zaida Catalan avaient Ă©tĂ© chargĂ©s dâenquĂȘter sur les violences en RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo. Les « Congo Files » documentent les pistes et options levĂ©es par les enquĂȘteurs ainsi que les multiples entraves quâils ont rencontrĂ©es entre mars 2017 et septembre 2018. Leur exploitation a fait lâobjet dâune collaboration entre plusieurs mĂ©dias internationaux : RFI, Le Monde, Foreign Policy, SĂŒddeutsche Zeitung et la tĂ©lĂ©vision suĂ©doise SVT. Ces documents rĂ©vĂšlent notamment le rĂŽle trouble jouĂ© par certains officiers de lâarmĂ©e.
Kananga, capitale du KasaĂŻ Central, province tourmentĂ©e de la RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo (RDC). Le 25 mars 2017 Ă 16h20, lâun des enquĂȘteurs de lâONU chargĂ© de retrouver les experts disparus quinze jours plus tĂŽt reçoit un SMS. Son auteur, Jean Bosco Mukanda . Rien dâinhabituel lĂ -dedans : lâenseignant du village-paroisse de Bunkonde, ancien chef de milice et proche de lâarmĂ©e congolaise, sâest imposĂ© comme la principale source dâinformation des Nations unies sur le tragique destin de lâAmĂ©ricain Michael Sharp et de la SuĂ©do-Chilienne Zaida Catalan, il « serait un tĂ©moin oculaire  » de leur meurtre, prĂ©cise-t-on sobrement dans le rapport transmis ce jour-lĂ par lâĂ©quipe de recherche.
Cette Ă©quipe de deux enquĂȘteurs est dĂ©ployĂ©e depuis neuf jours par la Mission des Nations unies au Congo (Monusco) pour aider le bureau de Kananga, aux ressources limitĂ©es, Ă trouver des pistes censĂ©es guider les casques bleus et les policiers onusiens. En cette fin du mois de mars, le binĂŽme a perdu espoir de retrouver les experts en vie et soupçonne dĂ©jĂ son meilleur informateur dâavoir Ă©tĂ© plus quâun tĂ©moin passif de lâassassinat. Jusquâici, Jean Bosco Mukanda ne leur a jamais rĂ©vĂ©lĂ© le lieu oĂč Michael Sharp et Zaida Catalan Ă©taient enterrĂ©s. Mais ce jour-lĂ , le message qui arrive sur leur tĂ©lĂ©phone leur offre une nouvelle piste :  lâarrestation dâun « garçon milicien », Marcel Tshibue Bibomba, qui pourrait, selon Jean Bosco Mukanda, les conduire jusquâaux corps de leurs deux collĂšgues.
Treize minutes aprĂšs le SMS de M. Mukanda, lâĂ©quipe reçoit un appel du capitaine « Jobe Bayiranga (en phonĂ©tique), commandant en second du 53Ăšme bataillon FARDC basĂ© Ă Bunkonde [qui] dĂ©pend de la 5Ăšme Brigade  ». Le capitaine Jove Balianga, de son vrai nom, est avec lâempressĂ© Jean Bosco Mukanda. Lâofficier congolais lui passe son tĂ©lĂ©phone. M. Mukanda raconte alors aux enquĂȘteurs onusiens avoir enfin obtenu des prĂ©cisions sur le lieu oĂč les experts sont enterrĂ©s. Cet appel est consignĂ© dans les « Congo Files » auxquels RFI, Le Monde , Foreign Policy , SĂŒddeutsche Zeitung et la tĂ©lĂ©vision suĂ©doise SVT ont eu accĂšs. Ces milliers de pages de documents confidentiels de lâONU rĂ©vĂšlent les dĂ©marches entreprises et les entraves subies dans les enquĂȘtes de lâONU entourant la mort de lâAmĂ©ricain Michael Sharp et de la SuĂ©do-Chilienne Zaida Catalan.
EXCLUSIVE: After two U.N. experts were murdered in Congo last year, a U.N. panel concluded they had stumbled into a random ambush. But evidence now suggests they may have walked into a government trap. https://t.co/J1e8KRQYsZ
 Foreign Policy (@ForeignPolicy) 29 novembre 2018
Retarder la découverte de la scÚne du crime ?
Les enquĂȘteurs dĂ©pĂȘchĂ©s par la Monusco mettront plus de quinze jours Ă retrouver les corps de leurs deux collĂšgues, faute dâune carte Ă jour, noyĂ©s sous un flot incessant dâinformations contradictoires. Pourtant lâONU a trĂšs vite su que les deux enquĂȘteurs du Conseil de sĂ©curitĂ© avaient disparu en ce 12 mars 2017 sur la route de Bunkonde.
Quelques heures aprĂšs le premier message dâalerte, le lundi 13 Ă 8h56, le chef du bureau de lâONU Ă Kananga envoie un « flash report » donnant pour mort Michael Sharp et Zaida Catalan : « Ils auraient Ă©tĂ© tuĂ©s par des prĂ©sumĂ©s miliciens dans la rĂ©gion de Bunkonde, territoire de Dibaya  ». Il mentionne mĂȘme Moyo Musuila, la petite localitĂ© prĂšs de laquelle les corps seront finalement retrouvĂ©s.
Si le 13 mars au matin, Ă Kananga, le sort des experts semble certain, dans les jours qui suivent, plusieurs sources dĂ©mentent Ă lâONU la mort de Michael Sharp et Zaida Catalan. Parmi elles, il y a un certain Pascal Mutombo, qui se prĂ©sente comme le frĂšre dâun prĂȘtre de Bunkonde. Câest grĂące Ă lui que la Monusco mettra la main sur « Patrick Alpha » et la vidĂ©o du meurtre de Michael Sharp et Zaida Catalan.
Parmi ces sources Ă©galement, les capitaines Balianga et Mbwara, les deux officiers basĂ©s Ă Bunkonde qui sont en contact quasi quotidien avec Jean Bosco Mukanda et ne font pas mystĂšre de leur collaboration avec lui. Le capitaine Jove Balianga est mĂȘme lâune des premiĂšres personnes que lâancien chef de milice, aujourdâhui inculpĂ© pour dans ce dossier , a prĂ©venu dans les minutes qui ont suivi la mort des deux enquĂȘteurs du Conseil de sĂ©curitĂ© de lâONU.
Le 16 mars 2017, la Monusco est bien dĂ©cidĂ©e Ă dĂ©pĂȘcher, en plus de casques bleus uruguayens trop peu nombreux pour mener les opĂ©rations de recherche, un dĂ©tachement de forces spĂ©ciales tanzaniennes, spĂ©cialement venues de lâest. Mais les deux officiers congolais en poste Ă Bunkonde mettent lâONU en garde : les deux experts « ont Ă©tĂ© kidnappĂ©s, mais ils sont toujours en vie  ». Les deux comparses proposent mĂȘme de mener une mission de reconnaissance pour chercher des « preuves de vie  ». « ConsidĂ©rant la mention rĂ©pĂ©tĂ©e que les deux experts seraient en vie, tout accroissement de la prĂ©sence de la Monusco au sol, notamment par le biais de patrouilles dans le secteur oĂč ces derniers seraient potentiellement dĂ©tenus, pourrait prĂ©senter un risque pour leur sĂ©curitĂ©  », conclut le rapport quotidien de lâĂ©quipe de recherche datĂ© du 16 mars.
Vingt-quatre heures plus tard, câest un complet revirement. Les mĂȘmes officiers confirment que Michael Sharp et Zaida Catalan sont morts, prenant de court leurs interlocuteurs. Ils n’expliquent rien, ils confirment, câest tout. Et quand le soir mĂȘme, une patrouille des casques bleus uruguayens arrive enfin dans les environs de Bunkonde, câest encore sur lâincontournable Jean Bosco Mukanda quâelle tombe, les villages environnants semblent avoir Ă©tĂ© dĂ©sertĂ©s.
Les deux officiers de Bunkonde
Les informations livrĂ©es par Jean Bosco Mukanda sâavĂšrent exactes. Les deux corps mal enfouis sont finalement retrouvĂ©s. La police des Nations unies (UNPOL) dĂ©cide de son propre chef dâouvrir une enquĂȘte. Rompue aux procĂ©dures, elle se met directement en rapport avec lâofficier de police de judiciaire de Bunkonde. Cet entretien, les policiers onusiens le racontent dans leur rapport du 7 avril 2017 : « Ce dernier nous a confirmĂ© (aprĂšs avoir reçu un coup de fil du capitaine Mbwara) quâil a auditionnĂ© deux Ă©lĂ©ments [des milices Kamuina Nsapu] qui ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s par le dĂ©nommĂ© Jean Bosco Mukanda, enseignant Ă lâĂ©cole catholique de Bunkonde, en collaboration avec le capitaine Mbwara  ». Dans cette note confidentielle, les policiers onusiens expliquent que lâun des deux, le seul qui semblait vĂ©ritablement liĂ© au dossier, sâest Ă©vadĂ© le 2 avril avant que la Monusco nâait lâautorisation de procĂ©der Ă son transfert.
Plus Ă©trange encore, selon l’UNPOL, le prĂ©sident de la sociĂ©tĂ© civile locale avait Ă©tĂ© « invitĂ© par le capitaine Jove Balianga  » Ă Ă©couter les confessions du dĂ©nommĂ© Marcel Tshibue Bibomba. Lâentrevue a eu lieu au quartier gĂ©nĂ©ral des FARDC Ă Bunkonde. Devant les militaires, des policiers et Jean Bosco Mukanda, le dĂ©tenu dĂ©bite une histoire qui accrĂ©dite la version des autoritĂ©s congolaises, Ă savoir que des miliciens sont responsables de cet assassinat.
Lâinformation restera de deuxiĂšme main. Le « garçon milicien » ne sera jamais retrouvĂ©. Dans un rapport datĂ© de la mi-mai, aprĂšs plusieurs entretiens croisĂ©s, la police des Nations unies sâagace de lâabsence dâenquĂȘte sĂ©rieuse de la justice militaire congolaise sur les conditions de lâĂ©vasion de Marcel Tshibue Bibomba. Le capitaine Mbwara « qui a jouĂ© un rĂŽle important dans la supposĂ© Ă©vasion  » et Jean Bosco Mukanda « qui a participĂ© Ă sa libĂ©ration  » nâont jamais Ă©tĂ© auditionnĂ©s. LâONU devra se contenter de lâarrestation de quatre policiers, seuls blĂąmĂ©s pour lâopportune Ă©vasion dâun acteur peut-ĂȘtre clef mais sans contradicteur.
Le capitaine Jove Balianga, chef de poste Ă Bunkonde, dit faire partie de lâancienne 5e brigade des FARDC, celle qui Ă©tait autrefois dirigĂ©e par le colonel Kasikila , un officier rendu cĂ©lĂšbre pour avoir dĂ©noncĂ© en 2005 lâexistence de fosses communes dans lâest du Congo et qui, pour cela, a immĂ©diatement perdu son commandement. Au Kasai, dix ans plus tard, les militaires de la « 5e brigade » ne sont plus considĂ©rĂ©s comme les hĂ©ros dâun combat perdu dâavance contre lâimpunitĂ©.
AprĂšs des annĂ©es de brassage, cette unitĂ© – composĂ©e dâun mĂ©lange hĂ©tĂ©roclite dâanciens de lâarmĂ©e de Mobutu et de rebelles de lâest qui lâont renversĂ© – est Ă son tour soupçonnĂ©e dâĂȘtre responsable de lâapparition des fosses communes dans la zone coutumiĂšre du chef insurgĂ© Kamuina Nsapu . Ce sont ces mĂȘmes militaires qui le 12 aoĂ»t 2016 partent Ă l’assaut de sa maison. Ce chef coutumier, Jean Prince Mpandi, sera tuĂ©, son corps mutilĂ©, un crime Ă lâorigine du soulĂšvement populaire qui dĂ©passera les frontiĂšres de son royaume et du KasaĂŻ Central.
Depuis, les anciens de la 5e brigade sont soupçonnĂ©s de plusieurs massacres, notamment Ă Mwanza Lomba en dĂ©cembre 2017 et Ă Tshimbulu en janvier et fĂ©vrier 2017. RFI a pu obtenir six vidĂ©os dâexactions qui leur sont attribuĂ©es, toutes tournĂ©es par des militaires. Quand le 8 mars 2016, quatre jours avant le meurtre des experts, le Haut-commissaire des Nations unies aux droits de lâhomme, le prince jordanien Zeid Ra’ad Al Hussein , rĂ©clame une commission dâenquĂȘte indĂ©pendante, câest avant tout pour enquĂȘter sur les crimes qui se sont dĂ©roulĂ©s dans la zone de dĂ©ploiement de cette unitĂ©. Depuis janvier 2017, ces militaires sont soupçonnĂ©s dâavoir tirĂ© Ă coups de lance-roquettes sur de prĂ©sumĂ©s miliciens Kamuina Nsapu, des femmes et des enfants pour la plupart, armĂ©s pour la plupart de bĂątons, de couteaux et de quelques fusils de chasse traditionnels.
LâunitĂ© de Nkonko Tshiela
Les policiers onusiens se placent dans les pas des deux experts, ils retracent notamment le trajet quâils ont parcouru le jour de lâassassinat. Sur diffĂ©rentes cartes, ils signalent les positions de lâarmĂ©e par lesquelles Michael Sharp et Zaida Catalan ont nĂ©cessairement dĂ» passer. Car le jour du meurtre, les deux experts de lâONU auraient forcĂ© lâun des barrages de lâarmĂ©e dans cette mĂȘme localitĂ© de Nkonko Tshiela. Les militaires nâauraient pas engagĂ© de poursuite et nâauraient appris que bien plus tard lâassassinat des enquĂȘteurs du Conseil de sĂ©curitĂ© de lâONU, câest la version officielle de lâarmĂ©e congolaise.
Le capitaine Hamuli Baguma, « chef de la position du 2101 rĂ©gime dâinfanterie basĂ© Ă Nkonko Tshiela » est interrogĂ© par les enquĂȘteurs onusiens. Presque un mois aprĂšs le meurtre, il leur dit se souvenir du passage des trois motos le matin du 12 mars 2017, sans ĂȘtre en mesure dâen prĂ©ciser lâheure, deux « Boxer bajaj et une Yamaha, couleurs rouge et bleue  » qui transportaient « deux Blancs et un homme noir  ». Le capitaine Hamuli Baguma dĂ©crit lâĂ©quipage Ă grands renforts de dĂ©tails, se souvenant mĂȘme de leurs « petits sacs Ă dos  » qui ne seront jamais retrouvĂ©s. Le chef de poste de Nkonko Tshiela dit se rappeler mĂȘme de quatre motards qui seraient passĂ©s quelques temps aprĂšs les experts. Mais il dĂ©ment toute vellĂ©itĂ© de poursuites. Le capitaine Hamuli assure que lui et ses quinze soldats nâavaient pas de moyens de dĂ©placement. « Câest une position statique  », insiste lâofficier congolais. Ce dernier jure que jusquâĂ Bunkonde, la route est entiĂšrement contrĂŽlĂ© par les miliciens Kamuina Nsapu.
Cette version est dâautant plus surprenante pour l’UNPOL que trois jours aprĂšs le meurtre, une mission, composĂ©e de policiers onusiens et de membres de la section des droits de lâhomme, avait tentĂ© dâemprunter la mĂȘme route que celle des experts. Les enquĂȘteurs de lâONU qui cherchaient Ă confirmer lâexistence de fosses communes ont tous, ou presque, rapportĂ© des entraves, actes dâintimidation, menaces ou mĂȘme mises en joue de la part des militaires dĂ©ployĂ©s Ă proximitĂ©. La mission de Nkonko nâavait pas fait exception. Les policiers onusiens rapportent dans leur note confidentielle du 17 avril 2016 que le convoi de lâONU a Ă©tĂ© « bloquĂ© dans ses enquĂȘtes sur les fosses communes par du personnel militaire prĂšs de lâĂ©cole des officiers FARDC  » de Nkonko qui serait « le site dâenfouissement des victimes des affrontements Ă Tshikaji de novembre 2016  ».
L’UNPOL remet le sujet sur la table dans sa note confidentielle du 3 mai 2017. Les policiers onusiens sâĂ©tonnent ouvertement de lâattitude que lâarmĂ©e congolaise prĂ©tend avoir adoptĂ©e : « Pourquoi les militaires ont-ils essayĂ© dâarrĂȘter les trois motos le 12 mars  (…) ? Mais elles continuent ensuite dans une zone Kamuina Nsapu, les experts sont tuĂ©s et rien nâest fait ?  » Entre mars et septembre 2017, les Ă©quipes dâenquĂȘte de la Monusco qui se sont succĂ©dĂ© notent plusieurs faits troublants dans les agissements dâun groupe dâofficiers autour de la date fatidique du 12 mars.
Avant mĂȘme que lâONU nâait eu la certitude que ces experts avaient Ă©tĂ© tuĂ©s, un haut gradĂ© de lâarmĂ©e congolaise avait partagĂ© mi-mars ses doutes, il avait « suggĂ©rĂ© de regarder du cĂŽtĂ© des FARDC et de lâANR comme de possibles causes de la disparition de nos collĂšgues  ». Mais ce jour-lĂ , les enquĂȘteurs des Nations unies prennent leur distance avec les informations fournies. Ils prĂ©cisent que « tout nâest peut-ĂȘtre pas juste, quâil sâagit dâune seule source  ». « Sans avoir prĂ©sentĂ© des preuves de ce quâil avançait  », cette gorge profonde signale des mouvements suspects parmi certains responsables des forces et services de sĂ©curitĂ©, le week-end du meurtre, comme la disparition du « Colonel Safari et de ses escortes  » alors en poste Ă Kananga.
Pour Ă©tayer son propos, cette source haut placĂ©e va rappeler quelques faits Ă ses interlocuteurs onusiens : lâunitĂ© sous commandement du colonel Safari nâest pas inconnue du systĂšme onusien. Ce sont les hommes du 812e rĂ©giment des FARDC , accusĂ© de complicitĂ© avec la rĂ©bellion du M23. En fĂ©vrier 2013, dans lâest du Congo, ces mĂȘmes militaires avaient orchestrĂ© le massacre de plusieurs centaines de civils Ă Kitchanga.
LâONU avait appuyĂ© les enquĂȘtes de la justice militaire congolaise, mais les principaux responsables de la tuerie nâont jamais Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s. Ils avaient juste Ă©tĂ© dĂ©placĂ©s loin de la frontiĂšre dans les KasaĂŻ pour Ă©viter toute trahison au profit des rebelles et de leur parrain rwandais. A lâĂ©poque, le groupe dâexperts de lâONU avait Ă©tĂ© le seul Ă nommer publiquement les officiers impliquĂ©s, sans parvenir Ă obtenir des sanctions Ă leur encontre. Ce sont ces mĂȘmes officiers et leurs frĂšres dâarmes du 812e qui Ă©taient dĂ©ployĂ©s sur la route entre Kananga et le lieu oĂč Michael Sharp et Zaida Catalan seront finalement tuĂ©s.
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Un black-out le jour du meurtre
Le dimanche 12 mars 2017, entre 12h06 et 16h49, Michael Sharp, Zaida Catalan et leurs trois accompagnateurs congolais connus ne passent aucun appel, ils sont tuĂ©s peu aprĂšs. Pour la justice militaire congolaise, ces cinq heures incommunicado reprĂ©sentent le temps que les experts ont passĂ© entre les mains de miliciens insurgĂ©s Kamuina Nsapu qui les auraient dĂ©pouillĂ©s, privĂ©s de leurs moyens de communications. Pourtant, lâexperte suĂ©doise lance un appel Ă lâaide Ă 16h49, elle a bel et bien toujours lâun de ses portables en main.
Les experts de lâONU ne sont pas les seuls Ă disparaĂźtre des rĂ©seaux de communication. Fait inhabituel rĂ©vĂ©lĂ© par les « Congo Files », plusieurs officiers FARDC ne communiquent plus sur leurs numĂ©ros officiels, certains pour quelques heures, dâautres pour quelques jours. Quarante-huit heures avant lâassassinat, le colonel Safari, dont lâabsence de Kananga avait Ă©tĂ© signalĂ©e par la gorge profonde de lâONU, a Ă©teint son portable, il ne le rallume quâune semaine plus tard dans une autre province.
Si le capitaine Hamuli Baguma, chef de la position FARDC de Nkonko nâest pas en mesure de prĂ©ciser lâheure Ă laquelle Michael Sharp et Zaida Catalan ont forcĂ© son barrage, il cesse toute communication aprĂšs un dernier SMS Ă 11h53. Son collĂšgue, le capitaine Mbwara de la position voisine de Bunkonde disparaĂźt des « fadettes » toute la matinĂ©e, il nâĂ©change quâĂ lâheure oĂč les experts sont kidnappĂ©s et est Ă nouveau injoignable Ă partir de 13h41. Les deux officiers retrouvent une activitĂ© tĂ©lĂ©phonique quelques minutes aprĂšs le meurtre, respectivement Ă 17h10 et 17h19. Câest Ă©galement le cas pour Jean Bosco Mukanda. Lâancien chef de milice, reconverti en informateur de lâarmĂ©e, plutĂŽt volubile, disparaĂźt pendant plusieurs heures des rĂ©seaux en ce dimanche 12 mars 2017. Il ne rallume ses diffĂ©rents portables que pour diffuser largement la macabre nouvelle de lâassassinat de deux Blancs par les sanguinaires milices Kamuina Nsapu.
Dans les « fadettes » obtenues par lâONU, il y a dâautres dĂ©tails plus troublants encore. Le lendemain du meurtre, le 13 mars, la carte SIM du prĂ©sumĂ© interprĂšte des experts, Betu Tshintela, est rĂ©activĂ©e, insĂ©rĂ©e dans un nouveau portable. Son numĂ©ro Ă©change avec un certain Cris Tambwe. A ce moment-lĂ , les policiers onusiens ont un liĂšvre bien plus gros Ă lever et ne rĂ©alisent pas immĂ©diatement quâil sâagit dâun colonel de lâarmĂ©e. GrĂące Ă lâanalyse des « fadettes », un autre haut-gradĂ© est entrĂ© dans leur collimateur. Jean de Dieu Mambweni est identifiĂ© comme « lâintermĂ©diaire entre les experts et leur interprĂšte  » qui, apprend-on quelques jours plus tard, est « un ancien agent de renseignements  ».
Le colonel Mambweni est en contact avec lâincontournable Jean Bosco Mukanda, ils se parlent le jour de lâarrivĂ©e des experts Ă Kananga, ils auront des contacts plus rĂ©guliĂšrement encore aprĂšs leur mort. Dans sa note confidentielle du 3 juin 2017, l’UNPOL raconte une anecdote insolite sur la relation quâentretiennent lâofficier et lâancien milicien : « Le magistrat militaire a dĂ©cidĂ© de relĂącher Jean Bosco Mukanda, il dit avoir appelĂ© le colonel Mambweni de la 21e rĂ©gion militaire pour quâil envoie une Jeep pour aider Jean Bosco Ă retourner Ă Bunkonde  ». Le magistrat instructeur justifie sa dĂ©cision par lâinsĂ©curitĂ© qui prĂ©vaut sur la route. La veille, il avait assurĂ© aux mĂȘmes enquĂȘteurs de lâONU quâil avait « reçu des instructions de sa hiĂ©rarchie pour arrĂȘter Jean Bosco sans quâaucune charge ne soit retenue  ». En avril 2017, Jean Bosco Mukanda avait dĂ©jĂ Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© et libĂ©rĂ©. La Monusco nâavait pas reçu plus dâexplications la premiĂšre fois.
Devant le tribunal militaire de Kananga, le 18 octobre 2018, le colonel Mambweni a assurĂ© ne rien savoir du projet des experts de se rendre dans la rĂ©gion de Bunkonde. En dĂ©cembre 2017, lors dâun entretien exclusif accordĂ© Ă RFI et lâagence de presse Reuters, le mĂȘme colonel avait pourtant expliquĂ© par le menu quâil avait mis les experts en relation avec un policier qui avait parlĂ© de « caches dâarmes  » dans la rĂ©gion de Bunkonde. Ils Ă©taient « obsĂ©dĂ©s  » par lâidĂ©e de se rendre dans cette zone, avait mĂȘme confiĂ© ce colonel, avant dâassurer ne rien savoir des Ă©vĂšnements de mars 2017.
A la barre, Jean de Dieu Mambweni a Ă©galement jurĂ© ĂȘtre sur la route de Tshikapa, sans rĂ©seau et sans batterie, le jour du meurtre. A en croire ses « fadettes », ce colonel Ă©tait pourtant bel et bien Ă Kananga en ce dimanche 12 mars 2017, plutĂŽt bavard sur ses deux numĂ©ros connus. Au moment oĂč le vice-Premier ministre en charge de lâintĂ©rieur atterrit Ă Kananga et que tous les cadres civils et militaires sont rĂ©unis Ă lâaĂ©roport pour lâaccueillir, lâun des tĂ©lĂ©phones du colonel Mambweni accroche le signal de lâantenne-relais de Nkonko 1. Il est 17h25 prĂ©cisĂ©ment. Une demi-heure plus tĂŽt, Ă 16h49, câest lâantenne-relais voisine, Nkonko 2, que Zaida Catalan tente dâalerter sa soeur Elisabeth Morseby. En vain, quelques minutes plus tard, lâexperte suĂ©doise et son collĂšgue amĂ©ricain sont assassinĂ©s.
âș Toute la sĂ©rie sur les rĂ©vĂ©lations des « Congo Files »
âșRetrouvez le cinquiĂšme et dernier volet de cette enquĂȘte le 1er dĂ©cembre 2018 Ă 17h TU sur RFI.fr
DROIT DE REPONSE
Cette enquĂȘte a nĂ©cessitĂ© presque deux ans dâinvestigations pour tenter de comprendre les conditions dans lesquelles les deux experts onusiens, Michael Sharp et Zaida Catalan ont Ă©tĂ© assassinĂ©s.
Le procĂšs ouvert le 5 juin 2017 Ă Kananga est toujours en cours. Il a Ă©tĂ© suspendu 10 mois sur demande du secrĂ©tariat gĂ©nĂ©ral de lâONU. Le procureur canadien Robert Petit a Ă©tĂ© nommĂ© pour soutenir lâenquĂȘte judiciaire congolaise.
Le porte-parole du gouvernement congolais, Lambert MendĂ©, appelle les Nations unies Ă transmettre toutes leurs informations, y compris relatives Ă des agents de lâEtat, Ă la justice militaire congolaise. âCâest parce que nous savons que des membres du personnel de lâEtat sont capables de poser des actes attentatoires aux lois que nous avons instituĂ© la justice militaireâ, ajoute-t-il. Il dĂ©ment en revanche toute responsabilitĂ© de lâEtat congolais : âLa responsabilitĂ© pĂ©nale est individuelleâ
Lâauditeur gĂ©nĂ©ral de lâarmĂ©e, TimothĂ©e Mukuntu, dit ne pas avoir eu connaissance du dossier dâenquĂȘte de la police des Nations Unies. Il dĂ©ment toute entrave de la justice militaire, mais reconnaĂźt âune certaine lenteur mais pas de volontĂ© dâentraver quoi que ce soitâ.
Lâun des porte-paroles du secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de lâONU assure quâAntonio Guterres a fait âtout ce qui Ă©tait en son pouvoirâ pour que justice soit rendue. Selon StĂ©phane Dujarric, âlâONU ne peut quâoffrir son assistance ou, en cas de rĂ©ticence dâun Etat membre, user de tous les outils diplomatiques et politiques pour persuader les autoritĂ©s de faire le bon choixâ.
Lâancien numĂ©ro 1 du comitĂ© dâenquĂȘte de lâONU, Gregory Starr, assure ânâavoir voulu protĂ©ger personneâ, il rappelle que ce comitĂ© nâĂ©tait quâune enquĂȘte administrative et pas une enquĂȘte criminelle.
Le prĂ©sumĂ© interprĂšte des experts et ancien agent de lâAgence Nationale des Renseignements (ANR), Betu Tshintela, est donnĂ© pour mort par les autoritĂ©s congolaises. La Monusco dit toujours rechercher son corps.
Le principal tĂ©moin, lâancien chef de milice et enseignant, Jean Bosco Mukanda, a finalement Ă©tĂ© inculpĂ© en septembre 2018, un an aprĂšs les premiĂšres rĂ©vĂ©lations de RFI.
Les deux inspecteurs de la Direction gĂ©nĂ©rale des Migrations et anciens collaborateurs de lâAgence Nationale des Renseignements, JosĂ© Tshibuabua et Thomas Nkashama, ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s depuis novembre 2017. Ils ne sont inculpĂ©s jusquâĂ prĂ©sent que pour le meurtre des quatre accompagnateurs congolais de Michael Sharp et Zaida Catalan. Ils ont comparu pour la premiĂšre fois quelques jours avant la publication de cette enquĂȘte.
Le colonel Jean de Dieu Mambweni Ă©tait indisponible pour rĂ©pondre aux questions de RFI, mais lors dâune prĂ©cĂ©dent entretien le 1er dĂ©cembre 2017, il avait assurĂ© nâavoir eu aucun contact avec les experts de lâONU lors de leur dernier sĂ©jour Ă Kananga. Le colonel Mambweni avait Ă©galement jurĂ© ne rien savoir du meurtre.
Le colonel François Muhire, les capitaines Balianga, Mbwara, Hamuli sont restés indisponibles pour répondre aux questions de RFI.
SollicitĂ© par RFI, le colonel Isaac Safari a expliquĂ© quâil avait reçu le 9 mars 2017 lâordre de se rendre Ă Lusambo dans la province du Sankuru. Il assure ne jamais avoir rencontrĂ© Michael Sharp et Zaida Catalan. Ce colonel dit avoir dĂ» marcher Ă pied âdans une Ă©paisse forĂȘtâ pendant six jours pour se rendre dans sa zone de dĂ©ploiement, ce qui explique, selon lui, quâil ait Ă©tĂ© injoignable.